Une prise de position hétérodoxe de la question climatique – entretien avec Robert P. Murphy

Publié le 14/02/2022 à 20h53 (heure de Montréal),

Traduit de l’anglais par Leslie Chaupard, traductrice agréée.

Jean-François Thibault (JFT) : Bonjour M. Murphy. Premièrement, je souhaite vous remercier d’avoir accepté cette entrevue. Vous possédez le titre d’agrégé supérieur de l’Institut Fraser et êtes chercheur universitaire à l’Independent Institute. Vous avez également obtenu votre Ph. D. en économie à l’Université de New York. Vous avez publié un rapport réalisé en collaboration avec Ross McKitrick, professeur en économie à l’Université de Guelph et, dans ce rapport intitulé OFF TARGET, vous en avez conclu que la littérature économique ne soutient pas l’objectif de limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C. Une question me brûle les lèvres depuis le début : d’où l’idée vous est-elle venue de mener des recherches sur ce sujet et sous cet angle de vue?

Robert P. Murphy (RPM) : En plus de mon poste à l’Institut Fraser, j’ai auparavant été économiste en chef à l’Institut for Energy, un centre d’études et de recherches basé à Washington DC qui se spécialise dans les questions énergétiques dans une perspective de marché libre. À ce titre, j’ai passé des années à faire des recherches sur les aspects économiques du changement climatique et je me suis rendu compte que la recherche évaluée par les pairs n’est pas favorable aux politiques climatiques agressives qui ont été proposées par les activistes et certains climatologues.

J’ai passé beaucoup de temps à faire des recherches sur ce qu’on appelle les modèles d’évaluations intégrées ou IAM et j’ai notamment analysé le modèle DICE de William Nordhaus. Je savais donc depuis des années que le modèle de William Nordhaus, et les modèles semblables avaient tendance à soutenir des objectifs assez modestes pour limiter le changement climatique. À cause de cela, lorsque William Nordhaus a gagné le prix Nobel d’économie pour son travail sur le changement climatique, au même moment où les Nations Unies ont publié un rapport sur la limitation du réchauffement planétaire à 1,5 °C, j’ai su qu’il y avait une grande différence. Je pense que c’est ce qui, au départ, m’a poussé à proposer à l’Institut Fraser que Ross McKitrick et moi publions notre étude. (Ross est un expert en économie environnementale et en politique fiscale.)

JFT : Votre rapport conclut que « bien que la promotion des politiques climatiques agressives se drape souvent sous le manteau de la science, les économistes orthodoxes qui suivent la littérature scientifique ont révélé que l’objectif politique populaire de réchauffement à 1,5 °C engendrera des coûts qui excèdent de loin les bénéfices ». Pourriez-vous nous présenter les arguments qui vous ont mené à cette conclusion?

RPM : Nous avions différents arguments pour soutenir notre affirmation que le coût de l’objectif de réchauffement à 1,5 °C serait plus élevé que les bénéfices, du moins selon les travaux existants. Premièrement, nous avons résumé les résultats du modèle de William Nordhaus, lauréat du prix Nobel d’économie, au calibrage le plus récent. La « taxe carbone optimale » recommandée par William Nordhaus permettrait tout de même un réchauffement climatique cumulatif de 3,5 °C jusqu’en 2100. (Je discuterai d’autres éléments des travaux de William Nordhaus à la question suivante.)

Deuxièmement, nous avons fourni une estimation du « coût social du carbone » inspirée de la littérature et utilisé par exemple par l’Agence des États-Unis pour la protection de l’environnement (Environmental Protection Agency, EPA) sous les administrations Obama et maintenant Biden. Cette approche estime que le coût social du carbone en 2030 sera de 62 $ par tonne (à un taux de remise de 3 %). Mais la propre analyse des Nations Unies sur l’objectif de réchauffement à 1,5 °C a affirmé que pour que le coût social implicite du carbone passe le test du coût-bénéfice, il devrait se situer entre 135 $/tonne et 5 500 $/tonne. Notez donc que le coût implicite des émissions de dioxyde de carbone utilisé pour justifier les propositions des Nations Unies se situait entre 2 et 89 fois l’ampleur de l’estimation de l’administration Biden. C’est une autre façon de voir que l’objectif draconien de réchauffement à 1,5 °C est bien trop agressif; c’est un remède pire que la maladie.

Troisièmement, nous avons critiqué les quelques études qui prétendaient montrer que les avantages de l’objectif de réchauffement à 1,5 °C dépassaient ses coûts. Mon co-auteur et moi-même avons souligné de nombreuses lacunes dans ces études, prêtant de la crédibilité à nos autres arguments qui ont montré que les avantages n’ont pas dépassé les coûts.

JFT : Votre rapport mentionne le gagnant du prix Nobel d’économie, William Nordhaus, économiste américain et professeur à l’Université de Yale. Pourriez-vous résumer la pensée de William Nordhaus sur le changement climatique? En outre, pourquoi était-il approprié de rappeler ses idées dans votre étude?

RPM : Il était approprié de distinguer William Nordhaus et son modèle DICE, car, comme mentionné précédemment, il a été annoncé qu’il avait reçu le prix Nobel pour ses travaux le même week-end où l’ONU a publié son « Rapport spécial » sur la limitation du réchauffement planétaire à 1,5 °C. Il y avait même des nouvelles (par exemple dans le New York Times) qui traitaient les deux événements comme complémentaires. L’écrasante majorité des lecteurs aurait supposé que les travaux de William Nordhaus soutenaient l’objectif de l’ONU, mais nous savions que c’était faux. Dans un climat politique où les sceptiques de l’intervention du gouvernement sont censés « écouter la science », il est ironique que la plupart des commentateurs ne se soient pas informés du manque de soutien de la littérature économique à l’objectif du réchauffement à 1,5 °C.

En général, les actions de William Nordhaus en tant qu’économiste seraient les suivants : Lorsqu’il évalue le degré d’action que le gouvernement devrait prendre (par exemple, le niveau de la taxe carbone), il évalue le bénéfice (marginal) des dommages climatiques évités par rapport au coût (marginal) d’une croissance économique plus lente. De nombreux activistes et chercheurs en sciences naturelles écrivent comme si une décarbonisation agressive ne serait pas coûteuse, et fournirait même un « double dividende », ce qui veut dire que nous « sauverons la Terre » tout en contribuant à l’économie. Mais William Nordhaus sait que ces propos sont incorrects. Il y a une raison pour laquelle les humains comptent si lourdement sur les combustibles fossiles : ce sont des vecteurs très denses et pratiques de stockage et de distribution d’énergie. Ainsi, si les politiques gouvernementales accordent des sanctions à l’utilisation de processus à forte intensité de carbone, les biens et les services seront plus coûteux qu’ils ne le seraient autrement.

William Nordhaus s’est immergé dans la littérature scientifique pour trouver des estimations raisonnables des impacts de diverses quantités du réchauffement climatique. Son modèle informatique DICE simule alors le système économique et climatique mondial pendant quelques siècles, afin d’évaluer les dommages causés par les émissions de dioxyde de carbone à diverses dates en cours de route. Cela permet à William Nordhaus de calculer la trajectoire d’une « taxe carbone optimale », qui (en principe) obligerait les entreprises et les ménages à « internaliser l’externalité » et à prendre en compte le véritable coût social de leurs activités. Pour un économiste typique, l’objectif n’est pas de mettre fin immédiatement aux émissions de dioxyde de carbone, mais plutôt de les réduire jusqu’à ce que le bénéfice marginal (sous la forme de dommages plus faibles au changement climatique) soit égal au coût marginal (sous la forme d’une croissance économique plus lente parce que l’énergie est plus chère, etc.).

JFT : Marcel Boyer ainsi que de nombreux économistes et politiciens, dont des conservateurs comme James Baker et George Shultz, sont généralement d’accord sur les points suivants : (1) une taxe carbone est le levier le plus efficace pour réduire les émissions de carbone à l’échelle et à la vitesse nécessaires; (2) une taxe carbone encouragera l’innovation technologique et accélérera le développement de biens et de services à faible émission de carbone; (3) une taxe sur le carbone suffisamment robuste et en augmentation progressive remplacera la nécessité de divers règlements sur les émissions et favorisera la croissance économique et l’investissement dans des solutions de rechange pour l’énergie propre; (4) un système d’ajustement des frontières au carbone améliorera la compétitivité des entreprises nationales plus économes en énergie et encouragera d’autres pays à adopter une taxe carbone similaire; (5) afin d’assurer l’équité et la viabilité politique d’une taxe sur le carbone, tous les revenus fiscaux générés devraient être retournés directement aux citoyens au moyen de remises à taux fixe égales.

Ma question est la suivante : êtes-vous d’accord avec ces conditions? Sinon, pourquoi?

RPM : Je ne soutiens pas les arguments avancés par James Baker, George Shultz et d’autres partisans d’un « argument conservateur en faveur d’une taxe carbone ». Je comprends l’attrait superficiel de leur approche, mais en fin de compte je pense que c’est une entreprise stupide qui ne livrera pas les résultats promis.

Un énorme problème se pose au niveau de leur message. En réalité, les gouvernements du monde entier ont mis en œuvre des taxes sur le carbone et ont conservé d’autres interventions descendantes, comme des règlements sur l’efficacité énergétique et des mandats sur le pourcentage d’électricité provenant de sources renouvelables. Donc, même s’il est vrai que la mise en œuvre d’une taxe carbone et l’élimination de toutes les autres politiques liées au changement climatique seraient un avantage, c’est un point sujet à discussion puisque cela ne s’est produit nulle part sur Terre (à ma connaissance).

De même, il est naïf de penser que les responsables politiques auront accès à des billions de dollars de nouveaux revenus (par le biais d’une taxe carbone) et qu’ils renverront simplement l’argent aux citoyens. En pratique, les gouvernements ont généralement utilisé les nouveaux revenus pour financer des programmes « verts » ou pour aider à réduire un déficit budgétaire préexistant.

Le dernier problème que je mentionnerai est le suivant : c’est une question technique, mais importante. Dans la littérature, ils discutent de « l’effet d’interaction fiscale » qui dit qu’en présence d’impôts distortionnaires (comme les impôts sur le travail ou sur le capital), même la mise en œuvre d’une taxe forfaitaire sur le carbone peut exacerber le problème initial. Cela signifie qu’en pratique, la taxe carbone « optimale » devrait être fixée à un niveau inférieur à ce que l’apparente externalité du changement climatique exigerait. Les arguments des conservateurs en faveur d’une taxe carbone neutre sur les revenus ne mettent généralement pas en évidence cette subtilité. Ils pensent qu’ils vont rendre le code des impôts plus efficace, mais en fait, ils risquent de le rendre encore pire (bien que la distorsion supplémentaire des impôts soit en partie compensée par moins de dégâts au changement climatique).

JFT : Votre livre acclamé par la critique, Choice : Cooperation, Enterprise, and Human Action (Choix : La coopération, l’entreprise et l’action humaine), publié en 2015, popularise le travail emblématique de Ludwig von Mises, L’Action humaine. Publié pour la première fois en 1949, il s’agit d’un livre d’une importance capitale dans l’histoire des idées et de la pensée économique. Pourquoi avez-vous décidé de consacrer un livre entier sur L’Action humaine? Qu’est-ce que Ludwig von Mises a à nous apprendre sur les questions énergétiques et environnementales?

RPM : À mon avis, Ludwig von Mises était l’économiste le plus important du 20e siècle et son chef-d’œuvre, L’Action humaine, transmet le travail de sa vie. Le problème est que le livre est assez massif et l’écriture peut être difficile, surtout pour les jeunes lecteurs. Ludwig von Mises écrit dans un style formel « germanique » (en anglais) et il suppose que le lecteur a lu beaucoup sur de nombreux sujets.

L’Independent Institute m’a donc approché pour écrire un livre autonome qui distillerait l’essence de son traité en une version plus petite qui serait accessible aux étudiants. Je pense que nous avons réussi avec Choice.

En fait, je ne me souviens pas que Ludwig von Mises ait trop écrit sur les questions énergétiques et environnementales, c’est peut-être parce qu’elles n’étaient pas considérées comme aussi importantes dans les années 1940 (quand Ludwig von Mises écrivait son livre) que d’autres sujets comme l’opposition entre le socialisme et le capitalisme. Cependant, l’une de ses principales contributions est de souligner le rôle des prix dans l’aide aux entrepreneurs à recourir au calcul économique qui guide leurs activités. Cet état d’esprit montre les problèmes qui se posent dans le gouvernement en essayant de microgérer le secteur de l’énergie. Tout comme le socialisme pur et simple qui ne fonctionne pas bien, la « planification » du secteur de l’électricité entraîne également un échec.