Perspectives sur la profession d’ingénieur – entretien avec Kathy Baig

Publié le 08/03/2022 à 20h50 (heure de Montréal),

Jean-François Thibault (JFT): Avant toute chose, Madame Baig, permettez-moi de vous remercier d’avoir accepté cet entretien avec La parole énergétique. Vous êtes ingénieure, diplômée de la maîtrise en administration des affaires (M.B.A.) de HEC Montréal et présidente de l’Ordre des ingénieurs du Québec (OIQ).

L’OIQ publiait en avril dernier une étude socioéconomique intitulée « Profil de l’ingénieur d’aujourd’hui et de demain » et qui brossait un portrait à la fois démographique des professionnels en génie au Québec, mais également stratégique. En effet, elle cherchait à décrire les enjeux qui sous-tendent le statut de la profession, son évolution récente, et les tendances qui l’amèneront à se transformer d’autant plus à l’horizon 2030. Parmi ses conclusions, et bien que l’étude n’ait pas pondéré l’impact de chacune des tendances, il est dit que les membres de l’Ordre estiment que les trois tendances qui auront le plus d’impact sur l’évolution de la profession d’ingénieur seront i) l’intelligence artificielle; ii) la transition énergétique; et iii) la lutte aux changements climatiques. Commençons par la première de ces tendances.

Dans l’étude susmentionnée, il est dit que « Le jugement de l’ingénieur sera de plus en plus sollicité pour interpréter les analyses et prévisions effectuées par les algorithmes. Les nouvelles habiletés clés à maîtriser dans cette transition vers un monde où l’intelligence artificielle est omniprésente seront toutefois l’adaptabilité et la gestion du changement. » Croyez-vous que les fameuses compétences transversales (ex. relationnelles, stratégiques, managériales, etc.) prendront une importance de plus en plus grande dans la pratique professionnelle des ingénieurs, au cours de la prochaine décennie? Si oui, sauriez-vous donner quelques exemples où cette transformation professionnelle sera davantage mise en évidence?

Kathy Baig (KB): Je vous remercie de l’invitation, M. Thibault, c’est un plaisir de m’entretenir avec vous.

La transformation des industries et des environnements de travail amène déjà les ingénieurs et les ingénieures à composer avec de nouveaux enjeux dans le cadre de leurs fonctions, et donc à solliciter davantage certaines compétences. Dans le cadre de notre étude, nous avons d’ailleurs consulté nos membres afin d’avoir leur pouls à ce sujet, puisqu’ils et elles sont aux premières loges de ces changements.

Avec l’émergence de nouvelles technologies, par exemple, les membres de la communauté du génie œuvreront dans des projets où l’intelligence artificielle, la gestion des données massives et la cybersécurité prendront de plus en plus de place. Entre autres choses, la transformation numérique et l’automatisation seront au cœur la modernisation de certains secteurs pour optimiser leur productivité. Il n’est donc pas étonnant que la programmation informatique ait été nommée parmi les compétences d’avenir en génie par nos membres.

En parallèle, en génie comme dans de nombreux autres secteurs, les projets seront par ailleurs de plus en plus complexes. Ils nécessiteront ainsi de plus en plus des équipes multidisciplinaires dans lesquelles la collaboration sera clé et où il faudra s’adapter en continu. Il n’y a qu’à penser à l’implantation d’infrastructures ou de technologies, qui requiert la prise en considération de différentes questions d’acceptabilité sociale. C’est pourquoi la gestion du changement et l’intelligence émotionnelle ont aussi été identifiées nos membres parmi les compétences qui seront appelés à prendre plus d’importance dans leur vie professionnelle.

JFT: La transition énergétique est une autre grande tendance qui transformera la profession d’ingénieur. Plusieurs industries d’avenir auront besoin d’une main-d’œuvre qualifiée dans tous les domaines du génie afin de prendre leur envol, au Québec comme ailleurs : la fabrication de composantes de véhicules électriques; la production et le stockage d’électricité verte; la production et l’utilisation de l’hydrogène et de biocarburants.

Que croyez-vous qui puisse être fait pour que nos ingénieurs se positionnent favorablement dans ce qui sera vraisemblablement l’un des plus grands marchés à l’échelle internationale?

KB: Vous avez raison de dire que ce sera un marché majeur à l’échelle internationale. D’ailleurs, dans une étude récente sur les perspectives du marché du travail, l’organisme ECO Canada prévoit en effet que la croissance des emplois liés à l’environnement sera de 17 % d’ici 2025, contre une croissance de 5 % pour l’ensemble des emplois au Canada.

À la base, il va falloir s’assurer de disposer d’une main-d’œuvre spécialisée en quantité suffisante, et c’est justement pour mieux comprendre les besoins du marché du travail que l’Ordre a fait produire son étude pour préciser les contours du Profil de l’ingénieur d’aujourd’hui et de demain. L’étude nous montre que certains domaines doivent être surveillés de près pour répondre aux défis environnementaux. De façon plus globale, on remarque que le niveau d’emploi en génie au Québec se situe très près de la moyenne canadienne ou américaine avec 1,6 % des emplois occupés par des diplômés et diplômées en génie. Mais on tire de l’arrière par rapport à l’Ontario (1,9 %), la France (2,3 %) ou encore le Japon (3,1 %), il faudra garder l’œil sur ces indicateurs.

Cela dit, beaucoup d’actions peuvent être entreprises pour que le Québec se taille sa part du gâteau dans les industries vertes, et tous les joueurs doivent être impliqués! Les différents niveaux de gouvernements doivent d’abord édicter et faire respecter des normes environnementales rigoureuses. Ce faisant, les professionnels et professionnelles en génie ainsi que les entreprises peuvent naturellement adopter les meilleures pratiques à l’échelle internationale. Les gouvernements agissent aussi de façon ciblée pour appuyer directement les entreprises qui développent des technologies vertes, ces actions doivent être maintenues.

Ces deux types d’interventions viennent naturellement à l’esprit quand on parle des gouvernements. Mais l’État peut aussi jouer lui-même le rôle de moteur pour l’adoption des technologies vertes. Il est un acheteur important de produits et services, et il peut donc avoir un impact significatif sur le marché. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’Ordre, avec d’autres acteurs, répète depuis plusieurs années que les gouvernements ne doivent pas hésiter à s’écarter de la formule du plus bas soumissionnaire conforme lorsqu’il octroie des contrats. Évidemment, il faut varier les méthodes d’octroi selon les besoins et les contextes, mais les marchés publics peuvent être un puissant levier pour favoriser le développement de pratiques et de technologies plus respectueuses de l’environnement.

Sinon, les entreprises doivent aussi saisir la balle au bond et profiter pleinement de ce mouvement. Le Québec regorge d’entreprises exceptionnelles, et cela ne fait que s’accentuer avec le mouvement vers l’électrification des transports. Finalement, les ingénieurs et les ingénieures ont aussi un rôle à jouer dans leur pratique quotidienne. Il faut le rappeler, ils et elles ont des obligations déontologiques par rapport à la protection de l’environnement, et c’est quelque chose que nous allons renforcer dans la prochaine version du Code de déontologie des ingénieurs, qui devrait être adoptée dans les prochains mois. Car l’Ordre a aussi un rôle à jouer, et nous avons déjà lancé plusieurs initiatives!

JFT: Oui, nous reviendrons sur cet aspect dans un instant. Or, j’aimerais d’abord aborder avec vous la question de la lutte aux changements climatiques qui, selon les membres de l’OIQ, est la troisième grande tendance qui transformera la profession d’ingénieur. L’Ordre souligne dans son étude que, sur le plan environnemental, et spécifiquement « en matière d’émissions de gaz à effet de serre, le Québec a une performance enviable par rapport aux autres juridictions en Amérique du Nord. » N’empêche, la lutte aux changements climatiques transformera nos industries, nos infrastructures de transport, notre secteur agricole, etc. Quelles grandes transformations l’enjeu environnemental engendrera-t-il, au sein de la profession?

KB: Il est évident que les changements climatiques ont un impact majeur sur la profession d’ingénieur, et ce, à plusieurs niveaux. Tout d’abord, les ingénieurs et ingénieures doivent désormais être très attentifs à l’impact des produits et des procédés qu’ils et elles développent sur l’émission des GES. Dans ce cas, ce sont vraiment tous les domaines du génie qui sont touchés. Que l’on conçoive un appareil biomédical, un avion ou un nouveau bâtiment, tout doit être maintenant pensé en fonction du cycle de vie complet de ce qu’on conçoit. Ça inclut le type de matériaux qui seront utilisés pour la fabrication et la possibilité de les récupérer en fin de vie, l’efficacité énergétique, les procédés de production qui seront utilisés, et ainsi de suite. Il faut vraiment penser en termes d’économie circulaire et de réduction à la source.

Il y a encore beaucoup à faire dans ce domaine. Mais on sait déjà que ça ne sera pas suffisant. Il va aussi falloir s’adapter aux changements climatiques. Les membres de la profession devront être capables d’assurer la durabilité de leurs conceptions. On le sait, les régimes de précipitations et les variations de température du passé ne sont plus garants de l’avenir. Dans plusieurs cas, il faudra adapter nos infrastructures existantes; dans d’autres, il faudra en concevoir de nouvelles en travaillant dans un contexte d’incertitude, puisque la science du climat évolue elle-même à grands pas.

C’est pour faire face à ces défis que l’Ordre des ingénieurs du Québec travaille notamment au développement d’une formation sur l’adaptation aux changements climatiques avec Ouranos, l’Université Laval et deux autres ordres professionnels, soit l’Ordre des architectes du Québec et l’Ordre des urbanistes du Québec.

J’ajouterai qu’autant pour les questions de changements climatiques que pour les questions environnementales, la multidisciplinarité est essentielle, de même que l’échange avec le public puisque, à ces enjeux déjà complexes sur le plan technique, s’ajoute désormais une préoccupation importante pour l’acceptabilité sociale des projets.

JFT: Plus tôt, vous vouliez fournir davantage de détails sur la responsabilité de l’Ordre en matière de développement durable. En septembre 2020, l’OIQ publiait en effet un énoncé de position et engagements en matière de développement durable où il s’engageait non seulement à « souligner l’importance d’inscrire notre développement collectif sur des bases durables et résilientes, et sensibiliser le public à la contribution des ingénieurs pour y parvenir », mais également à « tenir compte des impacts de nos activités – en tant qu’organisation et auprès de nos membres – sur l’environnement. »

Sous quelles formes ces engagements se sont-ils manifestés, concrètement, depuis l’adoption de l’énoncé susmentionné? À quoi les ingénieurs doivent-ils s’attendre de la part de l’OIQ, dans l’avenir?

KB: L’Ordre a déjà lancé de nombreuses initiatives depuis un peu plus d’an. Dans notre énoncé, nous nous engagions effectivement à agir par notre voix et par nos actions, et ce, en se fondant sur trois principes fondamentaux : 1) viser l’amélioration continue, 2) miser sur la collaboration, et 3) soutenir l’innovation et la rigueur scientifique.

Une des actions dont je suis la plus fière est que nous avons réalisé le premier bilan carbone. On s’entend, l’Ordre n’est pas un émetteur majeur de GES, mais ça ne veut pas dire qu’on ne peut rien faire. Et surtout, il était essentiel pour moi que l’Ordre ne fasse pas que prêcher la bonne parole. Il faut aussi qu’on soit nous-mêmes exemplaires! Et nous sommes justement à finaliser notre plan d’action à ce sujet. Au cours des prochains mois, nous mettrons en branle des chantiers pour réduire nos émissions à la source. Je dois vous avouer que je caresse l’ambition que l’Ordre des ingénieurs du Québec soit le premier ordre professionnel à devenir carboneutre!

Donc, à l’interne, on agit. On a aussi créé un comité vert afin d’organiser des activités de sensibilisation auprès des employés et employées et aussi pour donner un son de cloche à la direction sur différentes initiatives.

L’Ordre travaille aussi à outiller les ingénieurs et les ingénieures dans leur pratique. J’ai déjà mentionné la formation sur l’adaptation aux changements climatiques, présentement en développement, et la révision du Code de déontologie. Nous sommes aussi en train de réviser de fond en comble la section sur l’environnement dans le Guide de pratique professionnelle, avec l’aide de notre groupe de travail sur le développement durable qui a déjà contribué à la création de notre Énoncé de position.

L’Ordre a aussi créé l’an dernier un nouveau prix Honoris Genius Développement durable, qui vise à récompenser les membres de la profession qui innovent dans ce domaine. L’Ordre a aussi modifié les critères de sélection de tous ses autres prix Honoris Genius pour y ajouter une composante verte.

Nous regardons également du côté des candidates et candidats à la profession d’ingénieur (CPI), afin de nous assurer que toutes et tous aient les compétences requises sur le plan du développement durable pour accéder à la profession. Nous voulons par ailleurs engager le dialogue avec le Bureau canadien d’agrément des programmes de génie (BCAPG) afin que les étudiantes et étudiants arrivent sur le marché du travail avec de bonnes bases en cette matière.

Finalement, vous l’avez peut-être remarqué, l’Ordre utilise de plus en plus sa voix dans la sphère publique pour favoriser un changement des mentalités et des pratiques. J’ai personnellement pris la parole dans plusieurs forums socioéconomiques. L’Ordre se prononce aussi par le biais de mémoires portant sur des projets de loi ayant une incidence environnementale et sur d’autres initiatives de consultation gouvernementales.

On peut donc dire que l’Ordre n’a pas chômé dans ce domaine! On a d’ailleurs fait un premier bilan de nos activités dans le dernier rapport annuel de l’Ordre [NDLR : voir à la page 52]. Et ces actions vont se poursuivre, ce n’est qu’un début.

JFT: La question de la pénurie de main-d’œuvre est fréquemment soulevée dans l’espace public, et ce, depuis plusieurs mois. De plus, considérant les tendances susmentionnées, une question me vient spontanément à l’esprit : y aura-t-il suffisamment d’ingénieurs en 2030 pour répondre aux besoins de la société québécoise? 

KB: En raison de la croissance de l’économie et des départs à la retraite, le Québec aura besoin de plus de 50 000 nouveaux professionnels et professionnelles du génie d’ici 2030. Selon les projections, l’offre permettra de répondre aux besoins, avec un très léger déficit. Mais certains domaines de pratique et certaines régions du Québec devront attirer davantage de professionnels pour combler la demande. D’ailleurs, plusieurs employeurs vivent déjà des difficultés de recrutement, et ce, dans plusieurs domaines du génie.

Plusieurs tendances auront un impact sur la profession et auront pour effet d’accentuer les besoins en main-d’œuvre dans les domaines du génie informatique et logiciel, du génie électrique et électronique, ainsi que du génie chimique. Parmi ces tendances, on trouve entre autres la transition énergétique et l’électrification des transports, la sécurité informatique et le virage numérique, qui s’accélère dans l’ensemble des secteurs économiques.

La croissance de la demande variera également en fonction des régions du Québec. Le Grand Montréal, par exemple, aura à répondre à une demande importante dans plusieurs domaines du génie, tandis que l’Outaouais nécessitera des besoins plus spécifiques en cybersécurité, et que le Saguenay–Lac-Saint-Jean et l’Abitibi-Témiscamingue connaîtront une demande croissante en génie industriel.

JFT: Parlons un peu de la relève en génie. Au cours de vos mandats comme présidente de l’Ordre, vous avez donné beaucoup de soutien au programme des ambassadrices et ambassadeurs de la profession. D’ailleurs, le programme compte aujourd’hui des centaines de bénévoles qui, partout au Québec, vont donner des conférences sur la profession d’ingénieurs à des milliers d’étudiants du secondaire et du cégep afin de faire la promotion des carrières en génie.

Pourquoi placez-vous la relève en génie au sommet de vos priorités?

KB: La promotion du génie auprès des jeunes m’est très chère, puisque j’estime que la profession peut leur offrir de nombreuses opportunités stimulantes et enrichissantes. Les ingénieurs et les ingénieures contribuent à l’essor de la société d’une multitude de manières; il s’agit d’une profession toute désignée pour les personnes qui désirent s’engager pour le bien-être de nos communautés. Notre étude socioéconomique a d’ailleurs mis en lumière que la relève en génie était guidée par ses convictions, la mission du mandat et les défis à relever pour choisir l’industrie dans laquelle elle souhaitait faire carrière.

En outre, certains ingénieurs et ingénieures œuvrent dans le domaine public, d’autres au privé dans des entreprises de différents types et tailles, d’autres explorent la possibilité de cultiver leur fibre entrepreneuriale. C’est sans compter la grande variété de domaines dans lesquels on retrouve ces professionnels et professionnelles. Bref, il y en a pour tous les goûts! Au cours des dernières années, l’Ordre a donc déployé des programmes de promotion du génie auprès des élèves du secondaire et du cégep afin de leur montrer l’éventail de possibilités qu’offre une carrière en génie.

Par la même occasion, ces initiatives ont également pour objectif d’accroître la part de femmes en génie, alors qu’elles ne constituent que 15 % des membres de l’Ordre à l’heure actuelle. En étant en échange direct avec des ingénieures, les jeunes filles peuvent plus facilement s’identifier à la profession et sont ainsi plus propices à considérer des études en génie. Ce faisant, le programme de promotion de la profession s’inscrit aussi dans la lignée de l’initiative 30 en 30 d’Ingénieurs Canada, qui vise à porter à 30 % le taux de nouvelles ingénieures d’ici 2030.

JFT: En terminant, Madame Baig, il est difficile de ne pas succomber à la tentation de vous demander ce que vous comptez faire par suite de votre mandat comme présidente de l’OIQ. En effet, vous terminerez votre troisième et dernier mandat comme présidente en mai 2022. Évidemment, vous ne saurez donner de réponse précise à ce stade. En revanche, quelles ambitions entretenez-vous pour la suite de votre carrière? Y a-t-il des causes qui vous tiennent particulièrement à cœur et pour lesquelles vous n’avez pas encore eu le temps de consacrer suffisamment de temps et de ressources à votre goût?

KB: Pour le moment, je n’ai pas arrêté mon choix sur la prochaine étape de mon parcours; je demeure ouverte aux opportunités qui peuvent se présenter. Chose certaine, j’aspire à un rôle de leadership dans lequel je pourrai contribuer à améliorer les choses, et je désire sincèrement mettre à profit mes compétences pour aider des organisations et favoriser l’essor de la société.