Les déjections, une source d’énergie renouvelable? – Entretien avec Scott McKay

Publié le 02/06/2022 à 10h46 (heure de Montréal),

Jean-François Thibault (JFT) : Bonjour Monsieur McKay, permettez-moi tout d’abord de vous remercier d’avoir accepté cet entretien. Vous êtes i) consultant en stratégies et technologies durables, ii) commissaire additionnel au Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) du Québec, iii) enseignant en responsabilité sociale et environnementale à l’École des sciences de la gestion (ESG UQAM) et iv) auteur de plusieurs ouvrages dans les domaines du développement durable et des sciences de l’environnement. Votre dernier livre intitulé L’aventure du caca: Égouts et gestion des eaux (2020, Éditions Somme toute) traite de la question des eaux usées, de leur gestion et de leur potentiel inexploité, notamment sur le plan énergétique. Dites-moi, pourquoi avez-vous décidé d’écrire ce livre? Quelle était votre intention initiale?

Scott McKay (SM) : Mon intention en commençant la rédaction de ce livre était de responsabiliser les gens face à leur impact sur l’eau. Lorsque la ville de Montréal a dû rejeter des milliards de litres d’eau usée au fleuve sans traitement pour faire des réparations au réseau d’égout, il y a eu une indignation publique. Je fais référence à ce qu’on a appelé le « flushgate », en 2015. Pourtant, je savais que toutes les villes rejettent des eaux usées sans traitement, et ce, régulièrement. À chaque fois qu’il pleut, l’eau de pluie est drainée dans les égouts. Les eaux pluviales se mélangent à nos eaux usées et lorsque les tuyaux sont pleins, bien ils débordent directement dans les cours d’eau. C’est arrivé 62 000 fois au Québec en 2017. En guise de comparaison, en Ontario il y a eu 1327 surverses. C’est ça le véritable scandale, et personne n’en parle! Pire, monsieur et madame tout-le-monde jette à peu près n’importe quoi dans les toilettes : cheveux, cendriers, lingettes humides, même des couches de bébé. Eh bien, à chaque fois qu’il y a une forte pluie, ces déchets se retrouvent dans les cours d’eau.

Je voulais donc démontrer que l’amour qu’on a pour notre fleuve Saint-Laurent, il faut le canaliser pour faire entrer notre gestion de l’eau dans le 21e siècle. Et ça, ça demande qu’on se reconnecte, comme citoyens, avec l’eau. C’est l’objet de mon livre.

JFT : Les déjections pourraient être utilisées comme source d’énergie renouvelable. Sauriez-vous nous dire comment cela est techniquement faisable? À côté de quel potentiel énergétique passons-nous en ce moment?

SM : Nos déjections sont composées essentiellement de matière organique et d’eau. La partie organique peut servir d’aliment pour certaines bactéries dont les déjections sont du gaz méthane et du CO2. Ce biogaz est nettoyé pour produire du gaz naturel comme celui qui est distribué par Énergir. Il s’agit d’alimenter des biodigesteurs avec les boues issues du traitement des eaux usées et de produire du biogaz. La biométhanisation peut être alimentée avec toutes sortes de matières organiques, incluant les boues d’épuration. Au Québec, des villes comme Repentigny et Beloeil transforment déjà leurs boues d’épuration en biogaz. St-Hyacinthe mélange ses boues d’épuration avec des résidus d’abattoirs et d’autres usines de transformation bioalimentaire et alimente un biodigesteur. La Ville utilise une partie de son gaz naturel renouvelable pour ses propres besoins et le surplus est injecté directement dans le réseau de Énergir.

Selon une étude de 2019 commandée par Énergir, le potentiel technico-économique des systèmes de traitement des eaux usées est de 30,1 millions de m3 de gaz naturel renouvelable. Ça représente près de 10% du potentiel de GNR des secteurs municipal et ICI (institutionnel, commercial et industriel).

JFT : De quelle façon croyez-vous que ce potentiel énergétique pourrait être exploité? Quels pourraient être les modèles d’affaires? Croyez-vous que le secteur public devrait prendre l’initiative? Quel rôle croyez-vous que le secteur privé devrait jouer?

SM : Je crois que la meilleure façon d’exploiter le potentiel énergétique de nos excréments est de les mélanger avec d’autres résidus organiques, comme les restes de table, les rejets des restaurants, les résidus industriels. L’idée est de faire voyager ces résidus le moins possible parce que le transport coûte cher et génère des GES. Il faut prendre tous les résidus organiques d’une localité pour produire du gaz naturel renouvelable (GNR). L’autre ingrédient de la recette, c’est de valoriser non seulement le gaz, mais aussi les résidus de la digestion. En plus du biogaz, il reste des matières organiques digérées et de l’eau. Ces deux résidus peuvent être valorisés pour leur potentiel agricole. Je suis très inspiré du modèle scandinave (oui, toujours les Scandinaves!). Ils sont très inventifs pour trouver des façons de commercialiser la partie solide et les liquides issus de la biométhanisation.

Surtout à cause de l’aspect de la commercialisation, je pense que c’est le secteur privé qui doit prendre l’initiative. Premièrement, il faut trouver les intrants. Le secteur privé peut négocier avec les commerces et les industries pour que chacun y trouve son compte. Je vois mal une ville négocier les intrants, elles vont plutôt agir par réglementation, obliger les producteurs de déchets organiques à leur céder leurs résidus.

Ensuite, la vente du gaz peut sembler simple, mais il y a là aussi un marché qui fluctue. Par exemple, pour avoir un meilleur prix, il faut négocier avec les acheteurs prêts à offrir davantage. Dans certains États américains, il y a des quotas d’énergie renouvelable. Les producteurs d’énergie là-bas ont faim pour du GNR et sont prêts à offrir bien davantage que Énergir. Pour valoriser les résidus solides des biodigesteurs, il faut développer des « recettes » des mélanges qui répondent aux besoins de clients prêts à payer davantage pour avoir un produit commercialisable. Bref, ce serait une erreur de donner cette responsabilité au secteur public, parce que ce n’est pas le travail d’une municipalité de commercialiser des produits et on risque de ne pas utiliser le plein potentiel de nos déjections et résidus en tout genre. L’économie circulaire, c’est encore de l’économie. 

JFT : Outre le potentiel énergétique dont nous venons tout juste de parler, quels sont selon vous les principaux enjeux concernant le traitement des eaux qui devraient également intéresser les secteurs publics et privés?

SM : La gestion des eaux pluviales doit être revue fondamentalement. Il nous faut aménager la « ville éponge », c’est-à-dire favoriser l’infiltration de l’eau dans le sol partout où c’est possible. L’eau de pluie drainée dans les égouts cause les surverses d’eaux usées dans les cours d’eau. À l’inverse, lorsqu’elle s’infiltre dans le sol, elle prévient les surverses. De plus, l’eau du sol rafraîchit l’air lors de son évaporation. Alors que les changements climatiques augmentent les événements de pluie extrêmes et les canicules, en réduisant les surfaces imperméables et en favorisant l’infiltration d’eau dans le sol, on évite les inondations et les îlots de chaleur. Ça semble simple, mais c’est un renversement total des façons d’aménager la ville. La ville-éponge, c’est la ville de l’avenir!

JFT : Vous œuvrez dans le domaine du traitement des eaux depuis le début de votre carrière (que vous avez amorcée en 1980). Quels sont les plus grands changements que vous avez observés au sein du domaine ces dernières années? Quels changements entrevoyez-vous dans l’avenir?

SM : Lorsque j’étais étudiant en techniques d’assainissement des eaux au Cégep de Saint-Laurent, le Québec en était à ses balbutiements en traitement des eaux. 98% des eaux usées du Québec étaient rejetées dans les cours d’eau sans traitement! Avec le programme d’assainissement des eaux du Québec initié par Jacques Parizeau lorsqu’il était ministre des Finances, on a inversé ce ratio. Après seulement 15 ans, c’était 98% des eaux usées qui étaient traitées! C’est passé inaperçu dans le grand public, mais j’aime en parler parce qu’on doit en être fiers.

Les changements que je vois venir, c’est d’aborder la gestion des eaux dans une perspective d’économie circulaire. Les stations de traitement d’eaux usées seront vues dans l’avenir comme des stations de récupération de ressources, un actif pour les communautés plutôt que d’un poste de dépenses. Les eaux pluviales seront considérées comme des alliées dans la résilience face aux changements climatiques. L’eau potable sera vue pour ce qu’elle est : une ressource collective précieuse dont l’État doit être le gardien.

JFT : Croyez-vous que le traitement des eaux soit un secteur d’activité qui offre de bonnes perspectives pour les jeunes, en particulier ceux qui sont encore aux études? Aux étudiants qui liront cet article, que leur diriez-vous pour les convaincre de choisir le traitement des eaux comme domaine de spécialisation? Quelles compétences devraient-ils absolument développer?

SM : J’ai choisi le traitement des eaux quand j’ai fait mon choix d’inscription au Cégep, j’avais 15 ans… Ça m’émeut beaucoup d’y penser. Bien sûr, je pourrais mentionner que les perspectives d’emploi sont excellentes, elles le sont. Mais ce qui est le plus important à mes yeux, c’est la grande liberté qu’offre ce secteur d’activité : les perspectives sont larges, le changement est perpétuel et… la responsabilité est grande. La plus grande compétence à développer est celle de la communication. Pour convaincre des changements nécessaires et pour impliquer le plus grand nombre dans cette aventure de la transition vers une économie circulaire et vers une société plus écologique.