Intégration des réseaux électriques du nord-est de l’Amérique du Nord : Entretien avec Pierre-Olivier Pineau

Publié le 07/06/2021 à 15h07 (heure de Montréal),

Pierre-Olivier Pineau est certainement l’un des Canadiens les plus en vue dans le secteur énergétique. Professeur titulaire au département des sciences de la décision de HEC Montréal, il est également titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie.

Je me suis entretenu avec lui afin d’en savoir plus sur son intérêt pour le secteur énergétique, mais également pour décortiquer les résultats de l’un de ses plus récents travaux.

Jean-François Thibault (JFT) : Bonjour monsieur Pineau, c’est avec plaisir que je vous interview. Vous êtes une figure incontournable du secteur énergétique canadien. Vous faites de nombreuses apparitions dans les colloques d’affaires ainsi que dans les médias. Vous souvenez-vous des raisons qui vous ont poussées à vous intéresser au secteur énergétique?

Pierre-Olivier Pineau (POP) : Lorsque j’ai débuté mon doctorat, dans le domaine des sciences de la décision à HEC Montréal en 1995, j’hésitais entre les enjeux environnementaux et énergétiques. J’ai opté pour l’énergie parce que plusieurs dimensions passionnantes s’y entremêlent : économique, sociale et environnementale. Je me suis donc dit qu’il était probablement plus judicieux d’opter pour l’étude des enjeux énergétiques parce que j’y trouverais autant mon intérêt pour l’environnement que pour les autres aspects du développement durable : les enjeux sociaux et économiques.

JFT : Vous dirigez depuis 2013 la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal, une référence tant dans le monde universitaire que pour l’industrie. Vous souvenez-vous des discussions qui ont mené à sa création? Comment ce projet a-t-il pu voir le jour?

POP : La création de la Chaire a été une idée de Martin Imbleau, alors Vice Président chez Énergir (encore appelé Gaz Métro a ce moment). Il était déjà impliqué dans la Chaire Raoul Dandurand de l’UQAM et se disait qu’il serait intéressant d’avoir une Chaire dédiée à l’étude des enjeux énergétiques, qui pourrait mener des études et intervenir sur la place publique pour aider à éclairer le débat énergétique, déjà très polarisé. Nous nous sommes mis à la recherche de partenaires, issus de différents domaines du monde de l’énergie pour assurer une représentativité des différentes facettes du secteur. La réponse a rapidement été positive et la Chaire a pu être créée avec le support d’Énergir, Boralex, Enbridge et Valero, toujours partenaires à l’heure actuelle. BMO, Golder, McCarthy Tétrault, Pétrolia et PwC étaient aussi présents au tout début. Evolugen, le MERN et Enercon se sont joints ensuite à la Chaire, puis ont suivi Hydro-Québec, WSP, et plus récemment Greenfield Global et Schneider Electric.

JFT : Dans l’un de vos plus récents travaux, « Deep decarbonization in Northeastern North America: The value of electricity market integration and hydropower », vous vous intéressez à l’intégration des réseaux électriques comme moyen de décarboner l’économie du nord-est de l’Amérique du Nord. Vous affirmez que « décarboner sans collaborer est exponentiellement plus cher ». Comment expliquez-vous ce résultat?

POP : La croissance de la production d’électricité devra surtout venir de sources renouvelables, et les plus compétitives sont aujourd’hui l’éolien et le solaire. Or non seulement ces sources sont intermittentes, mais les profils de production varient beaucoup d’une région à l’autre. Il faut donc pouvoir optimiser les réseaux électriques pour produire aux meilleurs endroits, de manière à satisfaire les besoins au bon moment, là où ils se font sentir. Sans collaboration, chaque consommateur – ou chaque région consommatrice – sera tenu de surdimensionner sa capacité de production pour créer des surplus, qu’il devra stocker dans des infrastructures à développer, pour satisfaire les besoins au moment opportun. En collaborant entre les régions, on peut développer les meilleures ressources aux bons endroits et réaliser des économies d’échelle. On peut éviter du stockage en échangeant les électrons entre les régions productrices et consommatrices, selon les moments de production et de consommation. Il y a donc de grands gains d’efficacité à réaliser. Si nous ne regardons que notre coin et cherchons à tout faire tout seuls, la décarbonisation sera plus complexe, plus chère… et aura moins de chance de se réaliser.

JFT : Certains voient le nucléaire comme une source d’énergie intéressante pour assurer la stabilité du réseau, une sécurité d’approvisionnement et décarboner la production d’énergie électrique. Quels constats votre recherche vous permet-elle de faire concernant l’énergie nucléaire?

POP : L’énergie nucléaire offre des avantages indéniables : fiabilité de la production, grande puissance, absence d’émissions de GES lors de la production d’électricité. Pour certaines régions du monde, ce sera très difficile de s’en passer. Par contre, les coûts économiques du nucléaire sont rarement contrôlés. Les histoires de dérapages financiers sont multiples : en Ontario, au Nouveau-Brunswick, en France, en Finlande, en Angleterre… des sommes colossales ont été englouties dans de nouveaux projets, des réfections, des ratages technologiques – et évidemment c’est sans parler des risques que pose le nucléaire. Alors qu’on a, au Canada, des ressources hydroélectriques importantes d’un océan à l’autre, et un potentiel éolien et solaire remarquable – il est entièrement possible d’assurer la stabilité du réseau, une sécurité d’approvisionnement et la décarbonation de la production sans avoir recours au nucléaire. Cette option nucléaire est technologiquement beaucoup plus complexe, plus chère et plus risquée. Les arguments pour le nucléaire au Canada relèvent du protectionnisme, du lobbyisme et de la politique à courte vue.

JFT : Concernant la transmission, votre recherche montre assez clairement que le Québec a le potentiel de jouer un rôle clé dans l’atteinte des objectifs de décarbonation des réseaux électriques dans le Nord-Est de l’Amérique. Sauriez-vous expliquer pourquoi?

POP : Le Québec possède un atout unique au monde : des réservoirs hydroélectriques de grande dimension, permettant un stockage énergétique pluriannuel à grande échelle. C’est la solution pour équilibrer une production éolienne et solaire massive, notamment lorsqu’on a de grandes variations de demande électrique entre les saisons. En automne et au printemps, la demande d’électricité est faible, parce qu’il y a peu de chauffage et de climatisation. Que faire alors des surplus éoliens et solaires que les voisins du Québec vont avoir ? Au lieu de faire du délestage énergétique en pure perte, le Québec pourra s’approvisionner de ces sources-là lorsqu’elles seront disponibles, et conserver de l’eau derrière ses barrages pour une production en été et en hiver, lorsque le solaire et l’éolien ne suffiront pas. Ce processus peut aussi s’effectuer sur de plus courtes périodes. Ce stockage dans les réservoirs d’Hydro-Québec a une valeur incroyable pour la décarbonation de nos voisins. Sans utiliser ces réservoirs, ils devront construire beaucoup plus de capacité de production et faire plus de délestage, malgré le fait qu’ils devront construire à forts coûts plus de capacité de stockage. Évidemment, pour éviter ces dépenses inutiles, il faut collaborer pour créer un système plus régional et construire des lignes de transport pour permettre les échanges. Ça ne sera pas facile… mais ça sera moins difficile que si chacun tente de tout faire tout seul, en autarcie énergétique.

JFT : En ce qui concerne les nouvelles capacités de production d’énergie renouvelable, on voit que plusieurs scénarios d’intégration ne présentent pas de nouvelles capacités d’énergie solaire ni de stockage énergétique, pourtant deux technologies souvent considérées comme incontournables. Comment expliquez-vous ce résultat?

POP : Dans le nord-est de l’Amérique du Nord, le solaire n’est pas à son meilleur, comparé à des régions plus ou sud ou même dans les prairies canadiennes. Avec les bas coûts de l’éolien, la production d’énergie est plus rentable avec cette technologie. Beaucoup de nouveau stockage est inutile si l’accès aux réservoirs hydroélectriques du Québec est rendu possible, dans un système optimisé pour la région.

JFT : Une intégration des marchés de l’électricité provoquerait une convergence des prix qui seraient désormais représentatifs du coût marginal de l’électricité, une notion très importante aux yeux de l’économiste Marcel Boyer avec lequel La parole énergétique s’est entretenue récemment. Cela aurait pour effet de faire baisser les prix de l’électricité partout dans le Nord-Est de l’Amérique du Nord, hormis au Québec et en Ontario où les prix hausseraient. Or, malgré cette augmentation, monsieur Boyer et vous-mêmes croyez que cela se ferait au bénéfice des Québécois, notamment sur le plan de l’enrichissement collectif. Pourriez-vous expliquer cette situation?

POP : On pense souvent que payer moins cher est forcément une bonne chose. Ce n’est pas toujours le cas ! Payer moins enlève un incitatif à devenir plus efficace, et génère moins de profit pour le vendeur. C’est exactement ce qu’il se passe avec l’électricité vendue par Hydro-Québec : elle génère moins de profits en étant vendue en grandes quantités aux consommateurs inefficaces que nous sommes. Si le prix de l’électricité au Québec convergeait vers le niveau régional, les consommateurs québécois réaliseraient plusieurs activités d’efficacité énergétique qu’ils ne trouvent pas intéressantes dans un contexte de bas prix, et Hydro-Québec ferait plus de profit. Nous serions plus efficaces et plus riches – dans la mesure où les profits d’Hydro-Québec sont redistribués aux Québécois par l’intermédiaire du dividende versé au gouvernement. C’est une logique économiquement implacable, qui ne se communique malheureusement pas très bien à la population. Elle contient des éléments contre-intuitifs, par exemple que payer plus peut être une bonne chose, et repose sur l’idée que le gouvernement est un bon acteur pour la redistribution de la richesse. Or il y a un cynisme important à l’égard du gouvernement, et un manque de confiance que cette richesse sera réellement rendue aux Québécois. Le statu quo appauvrissant des bas prix prévaut donc encore.

JFT : Finalement, pour que le scénario optimal d’intégration se réalise, combien faudrait-il construire de projets comme le New England Clean Energy Connect (NECEC) – qui a une capacité de 1 200 MW – entre le Canada et les États-Unis? Alors que ce type de projet prend de nombreuses années à se réaliser, comment croyez-vous que nous pourrions contribuer à l’amorce des discussions pour que cela advienne, et ce, plus tôt que tard?

POP : Il faudrait entre 10 et 15 projets comme le NECEC entre le Québec et ses voisins pour décarboner optimalement le nord-est ! C’est majeur et paraît irréaliste dans le contexte actuel. C’est pourtant nécessaire pour la transition énergétique. Pour amorcer les discussions, il faudrait que les acteurs du secteur électrique, les responsables politiques et tous ceux qui ont la lutte contre les changements climatiques à cœur comprennent et communiquent mieux ce que la carboneutralité en 2050 va représenter : beaucoup de changements dans nos systèmes énergétiques, ainsi que beaucoup de nouveaux comportements à adopter. Si on ne s’aide pas les uns les autres en développant un réseau électrique optimal, permettant les échanges, les efforts individuels à réaliser seront encore plus énormes. La lutte contre les changements climatiques est un travail d’équipe. Si chacun veut jouer seul, tous y perdront. L’individualisme qui domine en occident a permis beaucoup de bonnes choses, mais il est à mettre en retrait pour gagner la guerre contre les GES. Je crois que si on comprend mieux les coûts de la non-collaboration, on va mieux pouvoir la susciter chez chacun d’entre nous.