Géopolitique de l’énergie – Entretien avec Yvan Cliche

Publié le 13/10/2021 à 20h42 (heure de Montréal),

Jean-François Thibault (JFT):  Monsieur Yvan Cliche, vous êtes fellow au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM), et expert dans l’analyse des enjeux énergétiques québécois et internationaux. Vous êtes retraité d’Hydro-Québec où vous avez travaillé plus de 25 années, d’abord entre 1988 et 2007, puis de 2011 à 2019. Vous avez également travaillé à la Banque africaine de développement, à Tunis en Tunisie, de 2007 à 2011.

Vous profitez de votre retraite professionnelle depuis 2020 pour écrire de très intéressants billets sur les secteurs de l’électricité québécois et états-unien, mais aussi pour vous pencher sur la géopolitique de l’énergie dans le cadre de travaux menés au CÉRIUM.

D’entrée de jeu, j’ai envie de vous poser deux questions. La première : pourquoi vous intéressez-vous à la géopolitique de l’énergie? La deuxième : pourquoi vous être joint au CÉRIUM plutôt que de profiter paisiblement de votre retraite?

Yvan Cliche (YC): Merci beaucoup de me donner cette belle occasion de parler de mon sujet préféré, l’énergie ! Dans mon cas, le déclic s’est fait un peu après les débuts de ma carrière professionnelle à Hydro-Québec. À sa parution, en 1991, j’ai lu le magnifique ouvrage de Daniel Yergin, The Prize, sur l’histoire et la géopolitique du pétrole. Cet ouvrage impressionnant, de presque 900 pages, mais qui se lit comme un roman, m’a convaincu de la centralité des enjeux énergétiques dans le développement des sociétés modernes. Depuis, je n’ai cessé de lire sur le sujet, qui n’a jamais été aussi trop loin de mon vécu professionnel, car j’ai évolué à Hydro-Québec International et comme fonctionnaire international : j’ai pu échanger sur ces questions avec des collègues d’autres pays. Cela dit, je tiens à souligner que je me positionne comme un chercheur « amateur » : je n’ai pas la prétention d’écrire de manière savante sur l’énergie comme le font des professeurs aguerris ! Mon ambition : mieux faire connaître le domaine, dans un esprit de vulgarisation.

JFT: Chercheur « amateur », mais non pas moins intéressant! Poursuivons donc sur le thème de la géopolitique. Sauriez-vous nous en donner une définition?

YC: J’emprunte bien sûr aux universitaires, et je dirais qu’elle peut se définir comme l’interaction entre la géographie, la politique et les relations internationales. On y étudie comment un positionnement en matière d’énergie (par exemple, le fait d’avoir ou pas du pétrole) détermine la conduite et l’influence de la politique étrangère des États. La géopolitique a été beaucoup influencée par la concentration des réserves de pétrole dans certains pays, et souvent des pays instables politiquement.

JFT: La géopolitique du pétrole, est-ce encore un sujet d’actualité?

YC: Tout à fait ! Mais elle a tellement changé depuis les dernières décennies. Au départ, les entreprises privées ont mené le bal dans le jeu d’influence sur la captation de la ressource pétrolière.  Aux débuts de l’ère pétrolière, à la fin du 19e et début du 20e siècle, la firme Standard Oil, fondée par John D. Rockefeller, s’est établie comme un joueur de premier plan. Mais cette domination excessive et des pratiques commerciales douteuses ont amené le gouvernement américain à agir pour son démantèlement. Cela s’est concrétisé dans une décision judiciaire, en 1911, et la Standard Oil a été dissoute en 34 entités. Certaines survivent encore aujourd’hui, dont ExxonMobil.

Ces entreprises américaines et européennes (BP, Royal Deutch Shell) ont mené les premiers efforts d’exploration et de commercialisation, en fait de mainmise sur ce marché naissant, mais si prometteur, aux États-Unis, en Russie, en Indonésie actuelle. Et, comme on le sait, dans les années 1940 et 1950, au Moyen-Orient notamment.

Au début du 20e siècle, l’expansion de ces entreprises dites du Big Oil a été favorisée par la nouvelle vocation  du pétrole, initialement utilisée pour l’éclairage, à des fins de transport terrestre, ce qui a amené l’explosion du nombre de véhicules, à qui il fallait fournir du carburant en tout temps. Cette transition a considérablement fait croître la consommation de pétrole, et cela ne s’est plus arrêté depuis, d’autant que les usages du pétrole se sont multipliés, par exemple en pétrochimie… Étant donné son importance, la sécurité d’approvisionnement et la stabilité des prix du pétrole sont devenues des enjeux hautement stratégiques pour tous les États et ont suscité des remous politiques de premier ordre…

JFT: Pouvez-vous donner des exemples?

YC: Qu’on pense à la décision historique des Britanniques de changer leur flotte marine du charbon au pétrole pour se donner un avantage technique déterminant lors de la Première Guerre mondiale ; à l’attaque de Pearl Harbor, provoquée en partie par les ambitions d’acquisition de pétrole des Japonais, eux qui en sont privés de par leur géologie ; des gros problèmes d’approvisionnement en pétrole des Allemands lors de la Deuxième Guerre mondiale, et qui ont contribué à la chute du régime nazi ; à la guerre de Yom Kippour de 1973, qui a vu les prix du carburant quadrupler; à la décision des Américains d’envahir l’Irak au début du siècle pour empêcher ce pays d’obtenir une position trop stratégique dans l’approvisionnement ; ou encore à la révolution des hydrocarbures de schiste, qui a permis aux États-Unis de devenir le premier producteur de brut, et ainsi de pouvoir jouer plus rudement avec des pays producteurs comme l’Iran, le Venezuela.

Bref, autant d’événements qui ont eu des impacts majeurs sur la vie politique internationale. L’énergie est selon moi un angle mort de plusieurs experts de politique mondiale, qui omettent un peu cet enjeu dans l’analyse de la conduite des affaires étrangères des nations.

JFT: Or, de nos jours, ce sont les États (ou les entreprises gouvernementales) qui, à l’exception des producteurs états-uniens et canadiens, sont devenus les plus importants producteurs de pétrole à l’échelle internationale, bien plus que les entreprises privées. N’est-ce pas?

YC: Vous faites bien de le mentionner, c’est un fait souvent oublié. Ce qu’on « voit » du pétrole, ce sont les marques privées, quand on va prendre du carburant à la pompe. Mais c’est trompeur, car un des gros changements dans le secteur du pétrole est l’apparition de l’Organisation des pays producteurs de pétrole (OPEP) dans les années 1960, moment où les États ont nationalisé leur industrie pétrolière. Ce sont donc ces États maintenant qui sont les gros joueurs du secteur pétrolier (Arabie, pays du Golfe, certains pays latino-américains et asiatiques).

JFT: Qu’en est-il du gaz naturel?

YC: Effectivement, depuis quelques années, on s’intéresse à la géopolitique du gaz, car cette ressource, auparavant purement locale, s’est internationalisée. À la faveur notamment de son transport devenu possible par mer grâce à sa liquéfaction (gaz naturel liquéfié-GNL) via des méthaniers. Mais il y a aussi des enjeux avec le gaz transporté par oléoducs, comme on l’a vu avec le projet Nord Stream 2, tout juste complété entre la Russie et l’Allemagne. Les Américains et certains pays européens se sont offusqués de l’influence que pourrait avoir la Russie sur les pays consommateurs du gaz russe. Il faut dire aussi que, du côté américain, des motivations commerciales ont joué, eux qui se sont mis à exporter du GNL depuis quelques années. Bref, le gaz fait lui aussi de plus en plus l’objet d’attention sur le plan géopolitique, d’autant que sa croissance dans le mix énergétique devrait rester importante en remplacement du charbon.

JFT: La transition énergétique fait-elle émerger une nouvelle géopolitique?

YC: Tout à fait, et ce domaine attire beaucoup l’attention des chercheurs et des fonctions publiques présentement. Il y a d’abord les conséquences du combat contre les changements climatiques sur l’avenir de l’industrie et ses effets potentiellement néfastes sur les États qui en tirent de gros revenus.

Et il a les enjeux d’approvisionnement en minéraux associés au développement des énergies renouvelables et de ses principales composantes (batteries, éoliennes, panneaux solaires). Car l’industrie des renouvelables nécessite beaucoup de minéraux : cobalt, lithium, nickel notamment, dont certains dits « éléments de terres rares ».

Un rapport de la Banque mondiale de 2020 indique que la production de cobalt, de graphite, et de lithium devra augmenter de presque 500 % d’ici 2050 pour combler les besoins de l’industrie des énergies renouvelables.

Tout comme le pétrole, certains minéraux nécessaires pour soutenir la croissance des renouvelables, surtout pour la production des batteries, sont aujourd’hui concentrés dans certains pays, qui pourraient ainsi en tirer une grande influence.

Mais il y a plus : la domination chinoise.

Depuis une décennie, la Chine s’est inscrite comme leader en production éolienne, mais surtout solaire, et a assumé une position prééminente dans la chaîne d’approvisionnement des matières premières liées à ce secteur.

Ce pays accapare plus de 60 % des capacités de production de cobalt et de lithium. Plusieurs pays, notamment dans le triumvirat États-Unis/Europe/Japon, s’en inquiètent et veulent contenir l’influence que cette domination confère à la Chine, notamment en développant leurs propres filières, en diversifiant les sources d’approvisionnement et en misant sur le recyclage.

Tout cela remodèle la géopolitique de l’énergie dans une direction encore très difficile à prévoir.

Dans les prochaines années, on peut aussi envisager que l’approvisionnement en minéraux donne lieu à des alliances semblables des pays producteurs avec les grands pays consommateurs pour réduire la vulnérabilité de ces derniers face à des chocs en approvisionnement ou en prix.

Les pays qui développeront une capacité de production et de transformation des minéraux en tireront des avantages: ils pourront devenir des fournisseurs privilégiés, et se bâtir un poids géopolitique plus important, comme les grands producteurs de pétrole depuis un siècle.

JFT: Où le Québec se situe-t-il dans tout cela?

YC: Le Gouvernement du Québec a adopté en 2020 le Plan québécois pour la valorisation des minéraux critiques et stratégiques 2020-2025, avec une liste de 22 minéraux jugés critiques, dont le graphite, le lithium, le nickel.

L’intérêt économique est grand, avec 22 mines actives au Québec, 30 000 emplois directs et indirects, particulièrement en région, où on cherche à attirer des jeunes et des immigrants.

L’objectif est de faire valoir le Québec comme partenaire fiable et responsable en matière d’approvisionnement et d’attirer des investissements étrangers, en misant notamment sur une énergie propre (l’hydroélectricité) et à prix compétitif.

Bref, le Québec, contrairement à son statut négligeable en géopolitique du pétrole et du gaz, pourrait jouer un rôle dans la nouvelle géopolitique mondiale de l’énergie. C’est à surveiller !

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