Faire carrière en génie électrique – Entretien avec Olivier Bertaud

Publié le 28/10/2021 à 11h29 (heure de Montréal),

Jean-François Thibault (JFT): Avant toute chose, permettez-moi, Monsieur Bertaud, de vous remercier de nous accorder cet entretien. Vous êtes un ingénieur civil sénior. Vous êtes aujourd’hui consultant pour de multiples firmes de génie-conseil. Au courant de votre carrière, vous avez contribué à de nombreux projets énergétiques, tant au Canada qu’à l’étranger. D’entrée de jeu, et afin de mettre de la table, vous souvenez-vous de la première fois où vous avez envisagé devenir ingénieur? Quelles questions traversaient votre esprit à ce moment? Pourquoi avez-vous choisi l’ingénierie civile?

Olivier Bertaud (OB): À la fin de mes études secondaires, j’ai décidé de devenir ingénieur pour avoir un métier intéressant qui me donnerait une bonne qualité de vie et la possibilité de voyager pour mon travail.

J’ai réussi à intégrer une école d’ingénieur en génie civil ce qui comblait mes envies d’être un bâtisseur notamment sur des projets internationaux : il était bien connu (et c’est encore le cas) que beaucoup de grandes entreprises françaises avaient une part importante de leurs activités outre-mer.

JFT: En 1972, vous amorcez votre carrière comme Chef de subdivision des aérodromes extérieurs, au Sénégal. En quoi consistait votre rôle?

OB: Au Sénégal, sur les 15 aérodromes régionaux (autre que celui de Dakar) et pour le compte de l’administration responsable des aéroports, j’étais responsable 1) de l’entretien, pour les aspects génie civil, de tous les bâtiments, pistes et aires de manœuvres d’aéronefs; et 2) de la réalisation des projets majeurs : nouvelles aérogares ou pistes d’atterrissage. J’étais même responsable des budgets d’entretien des logements de fonction incluant le renouvellement du mobilier résidentiel. Cela m’a permis d’avoir un point de vue privilégié et intime de la vie quotidienne de mes collègues sénégalais. De plus le Sénégal est un condensé des régions de l’Afrique, du désert jusqu’à la forêt équatoriale.

JFT: En 1975, vous acceptez un rôle d’ingénieur géotechnique chez SNC-Cartier (aujourd’hui SNC-Lavalin) et, du coup, faites votre arrivée au Québec. Comment cette opportunité s’est-elle présentée à vous?

OB: Après 2 ans passés en Afrique et pendant lesquelles j’ai vu la difficulté de trouver un nouveau travail sur ce continent (crise du génie civil en France), j’ai décidé de tenter ma chance au Québec. Ayant obtenu mon visa d’immigrant en 3 semaines (c’était plus rapide alors) et après quelques semaines sur le projet olympique (projet très, très mal géré), j’ai réussi à trouver un poste d’ingénieur sur le projet le plus important de l’époque et surtout le mieux géré, le projet de la Baie-James, Phase 1 : un projet d’une valeur de 15 milliards de $, réalisé dans les échéanciers et les budgets prévus avec la meilleure qualité et qui a été repayé en 15 ans. 

JFT: En 1982, vous faites votre entrée chez Hydro-Québec où vous passerez le plus clair de votre carrière. Vous aurez notamment l’opportunité de travailler sur les mythiques projets hydroélectriques de la Baie-James, mais surtout sur les systèmes de transport de l’énergie électrique allant de 69 kV à 735 kV. La mise en place d’un tel système de transport de l’énergie était d’ailleurs un exploit, à l’époque. Comment décrieriez-vous l’ambiance autour de ces projets d’envergure? Quels souvenirs en gardez-vous? En quoi cette aventure a-t-elle influencé la suite de votre carrière?

OB: Grâce aux leçons apprises de 1972 à 1985 sur le projet de Baie-James (en gestion de projets l’influence de Bechtel y était déterminante), les projets d’équipements d’HQ se déroulaient rondement et avec rigueur. La qualité était meilleure. Également, les échéanciers et les budgets étaient respectés. Il en résultait une ambiance de travail stimulante et très dynamique où on nous laissait beaucoup de marge de manœuvre. La confiance que nous accordait la direction nous encourageait à avoir davantage d’initiatives. Nous travaillions très fort, mais obtenions des résultats encourageants.

Par la suite, j’ai travaillé sur beaucoup de projets intéressants partout au Québec, mais également en Afrique et en Asie du Sud-Est. J’ai travaillé sur plusieurs projets d’interconnexions i) entre le Québec et les États-Unis, l’Ontario; mais également ii) entre des pays africains. Les interconnexions sont des projets très utiles qui se révèlent souvent encore plus nécessaires que prévu, ceux-ci permettant des échanges fructueux de part et d’autre. Il est intéressant de travailler avec des interlocuteurs multinationaux et d’autres sociétés d’électricité.

Finalement, j’ai la chance d’être encore impliqué dans plusieurs projets d’interconnexions électriques entre 6 pays de l’Afrique de l’Ouest.C’est donc dire que l’expérience que j’ai acquise avec Hydro-Québec me sert encore aujourd’hui.

JFT: Au courant de votre carrière, vous avez passé trois années en Afrique, puis trois autres en Malaisie. Pourriez-vous nous résumer vos périples à l’étranger et ce qu’ils vous ont appris sur le domaine du génie?

OB: J’ai d’abord passé deux ans au Sénégal en gestion d’aérodromes puis plusieurs séjours en Afrique sur des projets de routes ou de lignes électriques.

Dans les années 1990, j’ai passé trois ans en Malaisie (région de Kuala Lumpur) sur un projet de réseau électrique à 500 kV. Puis, en 2014, j’ai passé une autre année, toujours en Malaisie (Sarawak sur l’île de Bornéo), sur un autre projet de 500 kV. Pour ces deux projets, il s’agissait pour les sociétés d’électricité de passer des niveaux de tensions 275 à 500 kV. Pour ces régions, il s’agissait d’un grand changement, mais également d’une nécessité en raison d’un fort accroissement des besoins en énergie.

Les fournisseurs et entrepreneurs venaient de toutes les parties du monde. Il était donc nécessaire d’harmoniser les normes et façons de faire. Ce genre de projet nous fait justement réaliser l’importance des normes et pratiques internationales. 

JFT: Quel aspect de la profession d’ingénieur a-t-il le plus changé depuis le début de votre carrière? Quelles en sont, selon vous, les implications pour le domaine du génie aujourd’hui?

OB: Presque tous les aspects de la profession ont changé : La numérisation de toutes les conceptions et l’introduction de toutes les nouvelles technologies; l’internationalisation des standards et pratiques; les méthodes de gestion plus participatives avec de meilleures pratiques de diffusion de l’information; et la nécessité de l’acceptabilité sociale et environnementale des projets avec des méthodes de participation du public.

JFT: Quel conseil donneriez-vous à un jeune professionnel qui souhaite faire sa place dans le monde du génie?

OB: Je lui dirais d’être ouvert aux changements, d’être à l’écoute des besoins des clients, mais également du public. À cet égard, je lui dirais d’aller chercher des connaissances de base en acceptabilité environnementale et sociale et en impacts des changements climatiques, surtout pour les projets en génie civil.