Électricité et libre-échange : entretien avec Marcel Boyer

Publié le 19/04/2021 à 11h20 (heure de Montréal),

Le 29 mars dernier, la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal présentait un programme double : deux conférences complémentaires sur le thème de l’intégration des marchés de l’électricité du nord-est de l’Amérique du Nord. La première conférence était donnée par monsieur Marcel Boyer, professeur émérite au département de sciences économiques de l’Université de Montréal, chercheur et fellow du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO) ainsi que fellow de l’Institut C.D. Howe. La deuxième présentation était quant à elle livrée par monsieur Pierre-Olivier Pineau, professeur titulaire au département des sciences de la décision de HEC Montréal ainsi que titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie.

J’ai eu le privilège de m’entretenir avec monsieur Boyer afin de lui poser des questions sur sa récente étude « Northeast America (NEA) Electricity Profile: Proposal of a Free Trade Area » publiée au Social Science Research Network (SSRN), mais également sur sa pensée à l’égard de la gestion de nos ressources hydroélectriques.

Jean-François Thibault (JFT) : Bonjour monsieur Boyer, d’abord permettez-moi de vous remercier de nous accorder cet entretien. Vous êtes certainement l’un des économistes canadiens qui a le plus écrit sur le développement des ressources énergétiques québécoises. Chaque nouvelle étude que vous publiez rajoute une brique à l’édifice que vous construisez au fil de votre carrière de chercheur et de professeur, mais dites-moi : pourquoi vous êtes-vous intéressé aux ressources hydroélectriques québécoises, de prime à bord?

Marcel Boyer (MB) : Mon Mémoire de maîtrise (1968, sous la direction de feu Marcel Dagenais) portait sur un Modèle de Programmation linéaire des investissements chez HQ. La production et les investissements en électricité sont des domaines très excitants du fait de leurs particularités, comme le non-stockage et la fluctuation de la demande. C’est un sujet sur lequel je me suis penché régulièrement depuis mes études de maîtrise, donc depuis presque 55 ans.

JFT : Votre étude traite du nord-est de l’Amérique du Nord. Concrètement, de quels états et provinces parle-t-on?

MB : 5 provinces NL, NS, NB, QC, ON; et 18 états CT, ME, MA, NH, RI, VT, NJ, NY, PA, IL, IN, MI, OH, WI, DE, MD, WV, KY. Ça ratisse large, mais c’est nécessaire étant donné la taille et l’importance économique du nord-est de l’Amérique (NEA).

JFT : Vous avez dit lors de votre présentation que le potentiel hydroélectrique québécois est phénoménalement sous-développé et sous-exploité. Que voulez-vous dire par là? Quelle proportion de nos ressources hydroélectriques demeure sous-développée ou sous-exploitée?

MB : Ma source principale est Pierre Gingras qui a fait des études originales sur le potentiel hydroélectrique du Québec. Voir l’Annexe 3 du mémoire qu’il a déposé au BAPE en 2013. Voir également une étude qu’il avait faite pour le compte de l’Institut économique de Montréal (IEDM).

JFT : Vous avez mentionné que le rapport d’Hydro-Québec ne donne pas l’information exacte concernant ses importations d’électricité, notamment en provenance de Terre-Neuve-et-Labrador. Pourquoi cela pose-t-il problème? Quel bénéfice Hydro-Québec pourrait-elle tirer en corrigeant le tir?

MB : HQ ne présente pas l’achat d’électricité de Terre-Neuve comme une importation interprovinciale, mais plutôt comme un achat d’un fournisseur indépendant comme bien d’autres au Québec, et ce, contrairement aux importations provenant de l’Ontario. Ce n’est pas évident pourquoi elle agit ainsi. Ça frustre Terre-Neuve et envoie un mauvais signal dans la mesure où on veut s’afficher comme partenaire d’un libre-échange dans le NEA. Les données de HQ sur les exportations nettes sont ainsi non seulement biaisées, mais fausses. Qui veut-on berner et pourquoi ?

JFT : En bref, quels sont les avantages du libre-échange dans le secteur de l’électricité? Sont-ils comparables à ceux que l’on observe dans d’autres secteurs de l’économie, ou sont-ils carrément différents?

MB : Le libre-échange (ou les échanges internationaux) est générateur de richesse comme le sont les échanges interrégionaux et interpersonnels. C’est davantage vrai dans le domaine de l’énergie, car la répartition naturelle des sources d’énergie est très inégalitaire. Le Québec qui n’a pas de sources d’énergie fossiles profite du libre-échange de ces sources d’énergie. Dans le cas de l’électricité, le non-stockage et la grande flexibilité des grands barrages québécois nous donnent un avantage commercial considérable qu’on gaspille tout simplement, sans s’en rendre compte.

JFT : Vous avez beaucoup mis l’emphase sur la notion de coût d’opportunité dans votre présentation. Sauriez-vous nous expliquer ce qu’est le coût d’opportunité et en quoi il est bénéfique de l’employer dans le marché de l’électricité?

MB : La valeur d’un bien ou d’une ressource, c’est d’abord et avant tout la valeur de ce qu’on pourrait faire avec si on ne le consommait pas nous-mêmes. Ce coût d’opportunité ou de renonciation est l’élément crucial dans toute décision d’utilisation ou de consommation. Ce n’est pas le coût de production. Les économistes sont à plus d’un titre les scientifiques de la valeur, y compris la valeur du travail, du capital humain, du capital intellectuel, physique ou financier, des ressources naturelles, de l’environnement (espace, air, eau), des entreprises, des infrastructures, de la santé, de l’éducation, de la vie, etc. À l’équilibre concurrentiel, le prix d’un produit, bien ou service, est égal au coût ou valeur d’opportunité marginale du produit, c’est-à-dire à la valeur, telle qu’estimé par les acheteurs, qu’il permettrait de générer dans le meilleur usage alternatif disponible et accessible, y compris la consommation, le loisir ou la production d’autres biens et services. Voir mon cahier scientifique intitulé « Au-delà de l’ESG : Réformer le capitalisme et la social-démocratie » au point « La notion de valeur ».

JFT : Vous affirmez qu’il n’est pas nécessaire de réformer Hydro-Québec en profondeur pour promouvoir le libre-échange avec les États-Unis. Néanmoins, vous faites la proposition d’ouvrir le capital-actions de la société d’État à hauteur de 40%. D’abord, pourquoi 40%? Ensuite, quels seraient les avantages pour les Québécois, si cela en venait à se concrétiser?

MB : Il n’est pas nécessaire de privatiser à 100% HQ ni de la démembrer. Mais la présence d’actionnaires privés minoritaires (Québécois, Ontariens et Américains) au CA permettrait d’abord de contrecarrer la volonté omniprésente des politiciens de piger dans la caisse et vendre notre électricité à rabais pour soi-disant créer des emplois. Une telle politique détruit plus d’emplois qu’elle n’en crée. Et ensuite de permettre à HQ de pénétrer plus facilement les marchés hors Québec.

JFT : Finalement, quelle lecture faites-vous du contexte actuel dans le nord-est de l’Amérique? Croyez-vous que vos propositions aient des chances d’être retenues par nos élus? Quels gestes pourraient-ils poser afin d’amorcer le dialogue concernant le libre-échange au sein des marchés de l’électricité?

MB : Je ne pense pas que mes idées seront adoptées rapidement. Mais le premier ministre du Québec pourrait suggérer à ses homologues des autres provinces et des états la mise sur pied d’un groupe de réflexion changé d’étudier le potentiel d’une zone de libre-échange NEA et de faire des propositions en ce sens. Et HQ et NALCOR, son pendant terre-neuvien, pourraient déjà mettre un comité d’experts sur pied pour étudier les gains potentiels (énormes) d’une collaboration étroite pour le développement des ressources hydroélectriques en prévision d’une arrivée du libre-échange en électricité dans le nord-est de l’Amérique et la fin (2041) du contrat actuel sur les chutes Churchill. Mon horizon est ici de 20 ans, voire de 50 ans.

Crédit photo de Marcel Boyer : CIRANO