Climat : des engagements à la mise en œuvre – Entretien avec Monica Gattinger

Publié le 15/09/2021 à 23h35 (heure de Montréal),

Traduit de l’anglais par Leslie Chaupard, traductrice agréée.

Jean-François Thibault (JFT): Madame Monica Gattinger, je vous remercie beaucoup d’accorder cette entrevue à La parole énergétique. Vous êtes directrice de l’Institut de recherche sur la science, la société et la politique (ISSP), professeure titulaire à l’École d’études politiques et présidente d’Énergie positive à l’Université d’Ottawa.  Le 11 août 2021, vous avez publié un article de blogue intitulé Veiller à ce que Paris ne soit pas le prochain Copenhague, Kyoto ou Rio dans lequel vous questionniez les aspects pratiques des politiques environnementales du Canada. Vous vous demandiez si, en fin de compte, ils fonctionneront. Pourriez-vous nous parler un peu du contexte qui a mené à la publication de cet article? Quelles découvertes vous ont amené à penser que ce sujet devait être couvert?

Monica Gattinger (MG): Merci beaucoup de me poser cette question, et de me recevoir en entrevue pour La parole énergétique. J’ai rédigé cet article par frustration de voir que le Canada continue de prendre des engagements ambitieux pour le changement climatique sans parvenir à les respecter. Il y a un consensus grandissant dans le pays autour de la nécessité d’intervenir sur le changement climatique, et pourtant nous luttons à y parvenir efficacement. Les recherches que nous avons effectuées à l’Université d’Ottawa à travers le programme Énergie positive montre l’importance de bien réfléchir non seulement au « quoi » des politiques du climat, mais aussi au « comment » de la mise en œuvre de la réduction des émissions dans les mondes réels de la politique, du fédéralisme, des communautés, de l’énergie, de la sécurité et des investisseurs. C’est une chose à laquelle les décideurs politiques ne prêtent pas suffisamment d’attention lorsqu’il s’agit de réduire les émissions du Canada.

JFT: Vous avez cité Copenhague, Kyoto et Rio comme exemples d’échecs, en termes de réalisations concrètes. Pourquoi pensez-vous que ces accords ont fini par être des échecs?

MG: Une collaboration internationale sur le changement climatique est primordiale, donc les accords tels que ceux-ci sont extrêmement importants. Là où il y a eu des échecs, c’est dans la performance du Canada. Si vous comparez les engagements du Canada dans chaque accord à sa trajectoire d’émissions réelle, vous voyez une tendance à prendre des engagements ambitieux à chaque négociation – Rio en 1992, Kyoto en 1997, Copenhague en 2009 – suivie d’un échec spectaculaire à les atteindre. L’une des principales raisons est le manque d’attention à la manière de mettre en œuvre efficacement les mesures de politique climatique.

JFT: Vous dîtes qu’en tant que Canadiens, nous devons enlever nos œillères de mise en œuvre. Pour ce faire, vous considérez que les différentes parties prenantes ont besoin d’avoir confiance dans les politiques qui sont proposées, mais aussi dans les « mécanismes décisionnels […] pour les projets d’innovation et d’énergie ». Selon vous, où se situent les différentes parties prenantes, actuellement, en termes de confiance dans les politiques et les processus? Que pourrions-nous faire pour améliorer la confiance des parties prenantes?

MG: Enlever nos œillères de mise en œuvre veut dire élargir notre attention en partant de la substance des mesures politiques pour aller vers la façon de les implémenter dans le monde réel de la politique, de la société, des entreprises et de l’énergie. Nous utilisons souvent des modèles de politique climatique sophistiqués pour évaluer si les mesures climatiques atteindront les objectifs, mais de nombreuses hypothèses sont intrinsèques à ces modèles. Ils prennent difficilement en compte la réaction des différents acteurs. Prenez des projets énergétiques. Beaucoup de plans climatiques dépendent du développement et du déploiement de sources d’énergie à faible émission comme l’énergie solaire, éolienne, hydroélectrique ou nucléaire, ou d’une grande intensification des opérations minières pour les minéraux essentiels nécessaires aux batteries des véhicules électriques. Les communautés soutiendront-elles la construction de tous ces projets? Dans le cas contraire, les investisseurs seront-ils prêts à mettre une enveloppe financière à disposition pour les financer? Cela souligne l’importance de la façon dont nous, en tant que société, décidons si un nouveau projet sera construit ou non – les communautés, les entreprises et les investisseurs doivent avoir confiance dans la façon dont ces décisions sont prises. Les peuples autochtones également. À l’heure actuelle il y a beaucoup d’incertitudes quant à qui décide quoi, quand et comment pour les projets énergétiques au Canada. Cela affaiblit la confiance de tous et entrave les efforts de réduction des émissions.

JFT: Vous mentionnez que les communautés énergétiques et climatiques travaillent trop souvent en silos. Vous énoncez: « Il y a beaucoup d’opportunités manquées et de frictions inutiles en raison d’approches étroites axées uniquement sur l’énergie ou le climat. » D’après vous, où en sont ces deux groupes actuellement, et quel terrain d’entente potentiel pourraient-ils trouver afin de poursuivre un dialogue productif sur l’énergie et le climat? Pensez-vous que ces deux communautés d’organisations et de professionnels vont fusionner pour devenir une communauté plus grande et unie?

MG: Je pense que nous nous trouvons à un moment crucial pour entamer un dialogue productif sur l’énergie et le climat. Les membres du mouvement climatique ont extrêmement bien réussi à inscrire le climat dans les programmes et ordres du jour politiques. Les acteurs de la communauté énergétique ont extrêmement bien réussi à fournir une énergie sûre, abordable et fiable. Une action climatique réussie doit aligner les impératifs énergétiques et climatiques. Si nous ne disposons pas d’une énergie fiable et abordable, la politique climatique risque de faire un pas en avant et deux pas en arrière, car les citoyens et d’autres pourraient faire reculer l’action climatique. Ce n’est qu’en rassemblant les communautés climatiques et énergétiques que nous pouvons répondre aux impératifs énergétiques et climatiques. Je vois une reconnaissance croissante que cela doive se produire, mais nous n’avons pas toujours de politique qui adopte cette vision intégrée. Mettre l’accent sur la mise en œuvre – éliminer ces œillères de mise en œuvre – ouvre de nombreuses opportunités de collaboration productive. L’innovation technologique en est un bon exemple. Le développement de technologies nécessite de bien réfléchir aux cadres réglementaires énergétiques, aux accords de financement et à l’engagement communautaire ainsi qu’aux partenariats nécessaires pour faire passer avec succès les innovations du laboratoire au démarrage et à la mise à l’échelle. Nous commençons à voir les leaders de l’énergie et du climat se réunir précisément sur ce genre de questions.

JFT: Vous plaidez pour plus de collaboration entre toutes les parties prenantes, y compris les Premières Nations, les différents ordres de gouvernement, les entreprises et les chercheurs. En examinant plus spécifiquement les différents niveaux de collaboration des gouvernements, nous observons que de nombreuses provinces ont des approches différentes en matière de politique énergétique et climatique. Certaines d’entre elles diffèrent complètement des points de vue du gouvernement fédéral sur ces sujets. De plus, la question de l’autonomie provinciale doit aussi être considérée. Par exemple, le gouvernement du Québec a à peu près les mêmes cibles que le gouvernement fédéral, mais ne veut pas que le gouvernement fédéral intervienne dans sa juridiction provinciale. Que pensez-vous que les dirigeants fédéraux et provinciaux pourraient faire pour collaborer plus efficacement? Pensez-vous que l’action climatique pourrait conduire à un débat constitutionnel et à une réforme?

MG: C’est une question cruciale. Le Canada a l’un des arrangements constitutionnels énergétiques les plus divisés et décentralisés de tous les pays occidentaux industrialisés. Les provinces ont compétence sur la plupart des activités énergétiques dans leurs frontières et ont développé une variété d’approches différentes à la fois en matière d’énergie et de climat. La réduction des émissions du Canada nécessitera une collaboration substantielle, mais cela ne signifie pas nécessairement une harmonisation ou une centralisation du pouvoir par le gouvernement fédéral. C’est encore là que l’attention à la mise en œuvre importe: le gouvernement fédéral doit travailler avec les provinces où et quand il le peut. C’est une énorme réalisation que le Canada ait maintenant un prix sur le carbone qui s’applique à l’ensemble du pays. Cela a été fait grâce aux dirigeants fédéraux et provinciaux qui ont saisi une occasion alors qu’ils s’alignaient sur les questions climatiques. C’était aussi grâce à une conception de la politique qui permettait des variations provinciales. Ce respect de la différence est essentiel.

Pour l’avenir, les dirigeants politiques doivent identifier les moments où la collaboration est possible et les saisir quand ils le peuvent. Ils doivent faire preuve de compétences politiques, de leadership et d’une volonté de dépasser les différences partisanes pour travailler ensemble. Cela pourrait se faire au niveau pancanadien ou entre un sous-ensemble de provinces ou un petit nombre de provinces avec le gouvernement fédéral, comme nous le voyons actuellement avec les petits réacteurs nucléaires modulaires. À long terme, je ne pense pas que l’action climatique mènera à un débat constitutionnel et à une réforme constitutionnelle – c’est tout simplement trop controversé dans ce pays – mais plutôt à une utilisation créative des pouvoirs fédéraux et provinciaux pour collaborer à la réduction des émissions.

JFT: Enfin, vous pensez que le Canada doit décider quel rôle il veut que son industrie pétrolière et gazière joue à l’avenir, tant au pays qu’à l’étranger. Comme vous le soulignez, le débat sur le secteur pétrolier et gazier a tendance à être polarisé. Comment pensez-vous que différentes parties prenantes, en particulier venant d’horizons et de perspectives différents, peuvent dialoguer de manière rationnelle et constructive sur ce sujet ?

MG: Alors que le débat entre les chefs a tendance à être polarisé, les Canadiens ne sont pas aussi divisés sur le pétrole et le gaz qu’on le croit généralement. Nous avons fait beaucoup de sondages d’opinion publique et les Canadiens voient un rôle important pour le pétrole et le gaz dans l’économie actuelle et future du Canada. Ils sont particulièrement favorables lorsque le pétrole et le gaz canadiens ont une empreinte carbone inférieure à celle du pétrole et du gaz produits ailleurs. C’est un domaine où le débat a eu tendance à être plutôt simpliste et souvent déconnecté des améliorations des émissions au cours de la dernière décennie. Ce qui manque également aux débats, c’est une perspective à long terme qui examine comment l’industrie peut se transformer au cours des prochaines décennies pour diversifier et produire d’autres sources d’énergie comme l’hydrogène ou d’autres produits comme la fibre de carbone. Le pétrole et le gaz continueront de faire partie de la panoplie énergétique mondiale même si nous atteignons le zéro net d’ici 2050. Ce que nous n’avons pas eu dans ce pays, c’est une discussion politique solide pour savoir s’il y a une niche pour le Canada à l’avenir. Pour démarrer ces discussions, il faut rencontrer les gens là où ils se trouvent: comprendre leurs préoccupations au sujet de l’industrie, répondre à leurs questions et mettre en place des mécanismes pour renforcer la confiance dans les efforts de l’industrie pour réduire les émissions.