model train, model railway, model

Quand le consensus vire au ridicule

Publié le 13/04/2021 à 10h22 (heure de Montréal),

Les villes de Montréal et de Québec voient chacune se développer sur leur territoire des projets de transport en commun électriques, le Réseau express métropolitain (REM) ainsi que le REM de l’Est à Montréal, d’une part, et le Réseau structurant de transport en commun (RSTC) à Québec, d’autre part.

Brièvement, le REM est un projet de métro léger totalisant 26 stations et comptant plusieurs embranchements reliant notamment Deux-Montagnes, l’ouest de l’île, l’aéroport YUL, l’Université de Montréal, la gare centrale et finalement Brossard. Il doit notamment permettre de se déplacer du centre-ville à l’aéroport en 20 minutes. Sa mise en service doit se faire graduellement à partir de 2022.

Le REM de l’Est couvre quant à lui l’est de l’île et compte 23 stations. Son tracé part du centre-ville pour se rendre jusqu’à Viauville, un peu à l’est du quartier Hochelaga-Maisonneuve, puis se sépare ensuite en deux tronçons. Le premier continue vers l’est pour se rendre jusqu’à Pointe-aux-Trembles. Le deuxième bifurque vers le nord pour finalement rejoindre le cégep Marie-Victorin dans l’arrondissement de Montréal-Nord. Le REM de l’Est doit être mis en service en 2029.

Finalement, le RSTC est un projet plurimodal comprenant notamment un tramway sur rail (le fameux tramway de Québec), mais également des voies réservées, des parcours d’autobus accordéon (Métrobus) à haute fréquence ainsi que des pôles d’échanges intermodaux. Autrement dit : la ville de Québec mise sur une diversité de modes de transport qui doivent s’harmoniser pour non seulement faciliter leur utilisation, mais également le passage d’un mode de transport à un autre, en cas de transfert. L’ensemble du RSTC doit être mis en service en 2026.

Nombreuses critiques

Alors que le Québec parle de plus en plus de transition énergétique, il fait du bien de voir que la parole finit par se traduire par des gestes concrets. Enfin, pas si vite!

Sur le champ des principes, les projets de transport en commun électriques font consensus, si ce n’est l’unanimité. En revanche, lorsque vient le temps de les concevoir, les construire et les mettre en fonction, c’est tout autre chose.

Lancé en 2016, le REM a fait l’objet en 2017 de plusieurs critiques de la part du Bureau d’audiences publiques sur environnement (BAPE) incluant i) l’impossibilité d’évaluer clairement l’impact du projet sur l’environnement; ii) le manque d’information pour juger des conséquences sur le paysage montréalais; ainsi qu’une iii) une forte probabilité d’un achalandage accru sur la ligne orange du métro.

Annoncé en décembre 2020, le REM de l’Est fait également l’objet de critiques, notamment en matière d’impact sur le paysage. L’élévation du train sur des colonnes de bétons fait débat. Plusieurs acteurs influents, par exemple Marc-André Carignan, chroniqueur en développement urbain, ou encore Glenn Castanheira, directeur général de la société de développement commercial (SDC) du centre-ville, se montrent carrément opposés à la construction de ces colonnes de béton, préférant que le train soit enfoui sous la terre. Québec solidaire (QS) a même lancé une pétition contre l’ensemble des structures aériennes. « La pétition demande aussi la création d’un comité consultatif neutre et indépendant. » Ce comité assurerait, selon QS, « que l’aménagement retenu pour le prolongement du REM soit durable, agréable et sécuritaire. »

Même Valérie Plante, bien que plus sobre dans son discours, préfère envisager « toutes les avenues possibles » plutôt que de se commettre à la proposition de CDPQ Infra. Or, la réponse du promoteur est sans ambages : après évaluation, enfouir en totalité le REM de l’Est est tout simplement impossible.

Il y a donc deux visions qui s’affrontent ici, soit une qui croit que le projet peut substantiellement être bonifié – voire être modifié au point d’en devenir consensuel –, et une autre qui met l’emphase sur les contraintes techniques et financières pour justifier une solution imparfaite, mais malgré tout intéressante.

Excès démocratique?

Du côté de la ville de Québec, outre les nombreuses disputes sur le tracé du tramway, ce qui frappe, ce sont les délais qui furent nécessaires pour mettre de l’avant un ensemble de mesures qui, somme toute, sont largement plus modestes que les projets montréalais. « La Ville de Québec réfléchit aux enjeux de mobilité sur son territoire depuis 2009 » peut-on lire sur le site web du projet.

On parle ici de plus de 10 années de réflexion et de consultation pour en venir à un projet dont la pièce maîtresse, le tramway, fait toujours débat à l’heure actuelle. Les délais prévus seront-ils respectés? Peut-on parler d’excès démocratique?

« Comité, consultation citoyenne, avenues possibles… » : il y a quelque chose de risible à discuter, consulter, dialoguer, chercher le consensus à tout prix lorsque les intérêts et enjeux en présence seront forcément irréconciliables à certains égards. Sans limiter abusivement les débats ni nier l’apport de ce que certains appellent le « savoir citoyen », il doit y avoir après un certain délai un passage à l’acte sans lequel rien ne se concrétise, encore moins efficacement. Agir fera toujours.

Ajoutons à ce bête rappel qu’il est question ici de projets de transport en commun électriques et non de projets de nature potentiellement polémique dans le contexte québécois, par exemple des projets de gazoducs ou d’oléoducs. Les projets d’infrastructure de transport en commun sont donc critiqués, ralentis, etc., alors que tout le monde semble d’accord pour dire qu’ils devraient aller de l’avant.

L’enjeu, en définitive, n’est pas leur approbation, mais le temps qu’il faudra pour les mettre en œuvre. Le problème est qu’au sein d’une culture consensuelle comme celle du Québec, les délais peuvent parfois s’allonger jusqu’à l’absurde.

Un Québec englué

On parle beaucoup des concepts de responsabilité sociétale d’entreprise (RSE) et d’acceptabilité sociale ces dernières années à l’université, en politique et dans le milieu des affaires. Or, si ces notions doivent amener une pratique managériale renouvelée dans les secteurs techniques et du génie, ils ne doivent pas devenir des prisons intellectuelles qui nous mènent à l’impuissance.

Combien de fois a-t-on vu ces dernières années des groupes de pression brandir le concept d’acceptabilité sociale pour dire qu’elle n’était pas atteinte?

Combien de fois a-t-on vu des politiciens reconduire à peu près le même récit pour ne pas avoir à trancher en faveur ou en défaveur d’un projet industriel faisant l’objet de couvertures médiatiques négatives?

Combien de fois a-t-on vu des acteurs économiques privilégier un discours « socialement responsable » plutôt que de défendre avec vigueur l’idée d’une nécessaire prospérité?

Face à des activistes qui n’ont jamais eu autant de ressources pour faire valoir leurs revendications, nous avons des politiciens et des acteurs du secteur privé qui, plutôt que de leur tenir tête, adoptent des positions et des discours prudents, sans poigne. Le résultat est un contexte d’affaires où des projets comme ceux présentés plus haut ne peuvent jamais se réaliser dans des délais plus courts que prévu, mais courent toujours le risque de voir leur processus d’évaluation et d’approbation ralenti.

Force est de constater que ça ne pourra pas continuer comme ça longtemps sans que cela ait d’importantes répercussions sur notre niveau de vie.

Se ressaisir

Ajoutons une dernière chose : c’est la prospérité de la seule société majoritairement francophone en Amérique du Nord qui est en jeu ici, pas celle d’un État ou d’une province parmi d’autres.

Ainsi, au risque de passer pour le malcommode de service, je dirai ceci : au bas mot, il y a quelque chose de foncièrement agaçant dans notre tendance collective à l’inachèvement, elle-même alimentée par une recherche excessive du consensus.

Ce qui est le plus bête, c’est que ce trait identitaire n’a pas toujours été observable chez nous historiquement. Nos prédécesseurs ont exploré les territoires, érigé des cathédrales et des basiliques, construit parmi les plus impressionnants ouvrages hydroélectriques au monde, tout ça avec des ressources nettement limitées comparativement à ce qui est à notre disposition aujourd’hui.

Il faut demeurer positif : le Québec a les racines qu’il lui faut pour se ressaisir.