Quand la colère rend aveugle

Publié le 08/11/2021 à 21h26 (heure de Montréal),

Tout commence par un article partagé sur les médias sociaux par un site de nouvelles. Dans son article intitulé « From Quebec, a proposal for a big new tax on Albertans », Don Braid, chroniqueur politique au Calgary Herald, réagissait à la proposition d’Yves-François Blanchet, chef du Bloc Québécois, de remplacer le programme de péréquation basé sur la capacité fiscale des Canadiens par une péréquation dite verte.

Voici, grosso modo, ce que propose Monsieur Blanchet : d’abord, un calcul des émissions moyennes de gaz à effet de serre (GES) par juridiction provinciale serait effectué. Ensuite, toutes les provinces seraient comparées à cette moyenne. Finalement, celles qui seraient au-dessus, par exemple l’Alberta, payeraient de ladite péréquation ; celles qui seraient en dessous recevraient quant à elles la somme précédemment prélevée. Selon Monsieur Blanchet, ce système permettrait de récompenser les provinces qui réussissent à lutter efficacement contre les changements climatiques tout en donnant un incitatif aux provinces émettant davantage à s’améliorer.

Remarquons d’emblée le raccourci fallacieux du titre de l’article assimilant la position du Bloc Québécois à la position du Québec en entier, erreur que commettent malheureusement plusieurs médias du Canada anglais de temps à autre. Mentionnons de surcroît le caractère provocateur de la proposition de Monsieur Blanchet qui cherchait probablement à susciter des réactions épidermiques dans le Canada anglais à l’égard du Québec, fiel qui alimente en définitive son option politique tout comme le soutien à son parti. Ne restait qu’à mélanger ces deux ingrédients pour en faire un cocktail explosif.

Québec bashing

Il n’en fallait pas plus pour que plusieurs tombent dans le piège, et que les commentaires désobligeants de la part d’Albertains à l’égard du Québec se multiplient. Les citations qui suivent sont des traductions faites maison.

Un président-directeur général dit : « Il est peut-être temps que les Canadiens hors Québec tiennent un référendum sur le fait que le Canada veuille garder le Québec [au sein du Canada], et non le contraire. C’est le monde à l’envers ! » Un cadre d’entreprise renchéri : « Le Québec a été une gêne pour le Canada comme le caillou dans la chaussure – le Québec aurait dû se séparer depuis longtemps. Nous n’avons pas besoin d’eux, et ils peuvent garder leur dette et leur langue pour eux – sortez du Canada, le Québec – laissez-nous tranquilles ! »

Des ingénieurs et professionnels de toutes sortes en rajoutent : « Il [Blanchet] ferait mieux d’espérer qu’ils [les Québécois] ne manqueront pas de propane cet hiver, car nous ne les aiderons pas cette fois. »

« Le Québec a toujours été l’enfant à problèmes du Canada. »

« Toutes les livraisons de combustibles fossiles doivent être interrompues dès la première vague de froid de l’hiver. Peut-être que comme ça les gens se réveilleront et réaliseront ce qui empêche leur cul de geler. Je resterai assis à côté de mon poêle à bois et regarderai le chaos se dérouler devant mes yeux. »

« Encore un Québécois qui parle avant de réfléchir ! »

Cette dernière phrase est tellement bien choisie ! Ça donne envie d’ironiser pour encore plusieurs lignes, mais ce serait trop facile. Poursuivons.

Là où le bât blesse

Que des PDG, cadres et professionnels se laissent aussi facilement manipuler par des titres d’articles trompeurs et des tactiques usées du Bloc Québécois est désolant, mais bon ! Les diplômes et les positions d’autorité n’achètent pas la sagesse.

Aussi, les propos rapportés plus haut ne surprendront personne ayant une connaissance minimale du contexte politique albertain actuel. En revanche, la plateforme sur laquelle on pouvait les lire a de quoi stupéfaire. En effet, les propos haineux et démagogiques à l’égard du Québec mentionnés plus haut sont tirés de LinkedIn.

Pour celles et ceux qui ne seraient pas familiers avec cette plateforme, LinkedIn est un réseau social professionnel, d’abord conçu pour connecter ou garder contact avec des gens d’affaires, professionnels, collègues, etc. Le but est également d’y partager des informations de nature professionnelle (ex. changement d’emploi, promotion, diplomation, etc.), ou plus largement liées au monde des affaires (ex. communiqués de presse, nouvelles, analyses pertinentes à la compréhension d’un marché, etc.). Bref, historiquement, il était assez rare d’y lire des commentaires désobligeants, voire même de simples opinions sociales ou politiques.

Les temps ont changé et, de nos jours, les effluves des Facebook et Twitter de ce monde se font sentir jusque sur LinkedIn, aucun réseau social n’étant étanche à ce qui se passe sur les autres réseaux sociaux ni dans la société en général d’ailleurs.

Pour certains, la gêne est un reliquat du passé. Le savoir-vivre aussi, du reste. Ils expriment leur amertume comme si elle allait leur apporter de meilleurs jours. Or, comment construire des ponts, tant en affaires que dans la sphère politique, si on passe son temps à jouer sur le registre des humeurs ?

À bien y réfléchir, c’est là où le bât blesse : nombre de personnes ne choisissent plus les moments ni les lieux pour exprimer leurs frustrations. Désormais, on exprime ces dernières partout, tout le temps, sans pudeur, et sans considération pour les conséquences.

Comment voir autre chose ici qu’un manque criant de civilité et de stratégie ?

Stratégie

La crise que traverse le mouvement conservateur albertain est évocatrice, à cet égard. En effet, il est emporté ces derniers temps par une telle hystérie qu’il apparaît incapable de calcul stratégique. Il ne semble conduit que par ses pulsions, sans maîtrise de lui-même, de ses paroles et de ses gestes.

Jason Kenney, malgré sa grande notoriété au sein du mouvement conservateur canadien, risque fort de faire les frais de ce cette colère mal canalisée. Si des élections avaient lieu aujourd’hui même en Alberta, Monsieur Kenney se ferait montrer la porte, notamment en raison de la division du vote conservateur entre son United Conservative Party (UCP) et le Wildrose Independance Party, un parti de droite fondé en 2020 et qui défend l’option indépendantiste pour l’Alberta.

Résultat : selon les sondages, la province la plus à droite au Canada pourrait ironiquement se retrouver, comme en 2015, avec un gouvernement du Nouveau parti démocratique (NPD), un parti social-démocrate soutenu par des universitaires de gauche, les centrales syndicales et les environnementalistes. Rachel Notley, première ministre de l’Alberta de 2015 à 2019 et aujourd’hui cheffe de l’opposition officielle, est réputée pour avoir des idées proches de celles de Trudeau. Kenney l’avait d’ailleurs attaquée sous cet angle, lors de la dernière campagne électorale.

Comiquement, ce manque de jugement stratégique de la part des conservateurs albertains rappelle celui du mouvement sécessionniste québécois qui, pendant de nombreuses années suite au référendum perdant de 1995, s’est entredévoré sur des questions byzantines sur les modes d’accession à l’indépendance, la date du prochain référendum – dans un premier ou un second mandat ? – et d’autres platitudes qui n’intéressent que les initiés et les convaincus.

Or, après des années de division et de défaites face au Parti libéral du Québec (PLQ), les nationalistes québécois se sont finalement regroupés sous le parapluie de la Coalition Avenir Québec (CAQ) qui, bien qu’hétéroclite et imparfait selon l’opinion de plusieurs, permet néanmoins aux nationalistes d’occuper le pouvoir plutôt que les banquettes de l’opposition. Finalement, ce pragmatisme politique marqué par un retour à une posture autonomiste plutôt que sécessionniste n’empêche pas nombre d’intellectuels, universitaires et politiciens de continuer de réfléchir à la question nationale.

Autonomie

Malgré l’échec de son indépendance, le Québec a néanmoins réussi à accroître son autonomie au sein du Canada. D’abord, la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) fut créée en 1965, se substituant ainsi pour les Québécois au Régime de pensions du Canada (RPC). Ensuite, l’adoption de la Charte de la langue française en 1977 a permis d’instituer la claire prédominance du français au Québec, sans exclure l’anglais. Finalement, des ententes en immigration ont été signées en 1978 ainsi qu’en 1991, permettant au Québec d’avoir un contrôle accru sur la sélection des immigrants qui s’installent sur son territoire.

Jason Kenney lui-même n’a jamais caché son admiration pour le Québec qui, à son avis, a toujours su habilement défendre ses intérêts particuliers au sein du Canada. Il a d’ailleurs réitéré cette admiration au début de l’été 2021 dans le contexte où le gouvernement Legault, dans son projet de loi 96, prévoyait amender la Constitution du Canada pour y inscrire que le Québec est une nation.

Plus subtil dans son estime pour le Québec, Stephen Harper le donnait néanmoins en exemple dans sa fameuse Lettre de « pare-feu » de l’Alberta (en anglais « Alberta “firewall” letter ») où il proposait – en 2001 – de créer une police provinciale (à l’instar de la Sûreté du Québec, fondée en 1870) et de substituer les Albertains au RPC en mettant sur pied un Régime de pensions de l’Alberta (à l’instar de la CDPQ). Jamais ces deux propositions n’ont cependant vu le jour, ayant encore récemment été mises de côté (temporairement ?) par le gouvernement Kenney.

Historiquement, il est clair que l’Alberta n’a pas eu autant de succès sur le plan de l’accroissement de son autonomie provinciale que le Québec. Par ailleurs, l’une de ses principales victoires, soit le contrôle sur le développement de sa filière pétrolière et gazière (par suite de l’abolition, en 1985, du Programme énergétique national de Trudeau père), a probablement joué contre elle sur le long terme. En effet, l’industrie des hydrocarbures est aujourd’hui perçue comme bénéficiant davantage à l’Alberta qu’au Canada dans son ensemble. Résultat : dans un contexte de lutte contre les changements climatiques, le gouvernement fédéral privilégie un agenda environnementaliste à un agenda de développement de ressources naturelles perçues, qui plus est, comme faisant partie du problème.

Que faire ?

La situation pourrait-elle s’améliorer pour l’Alberta, au cours des prochaines années ? Également, considérant l’échec du projet Énergie Est de TransCanada en 2017 et, plus récemment, le rejet du projet GNL Québec par le gouvernement Legault, comment l’Alberta et le Québec peuvent-elles envisager de meilleures relations à l’avenir ?

Il est difficile de répondre à ces deux questions en quelques lignes.

En revanche, voici ce qui n’arrangera rien pour l’Alberta : croire que le Québec est la source de tous ses ennuis; haïr le Québec; insulter les Québécois publiquement et sur toutes les plateformes, incluant LinkedIn; penser qu’il s’agit de la faute du Québec si l’industrie pétrolière et gazière n’est pas perçue comme une industrie nationale au Canada; s’empêcher de s’allier au Québec sur les questions d’autonomie provinciale; etc.

De plus, il faut le dire directement : aucune autre province ne comprend mieux la volonté d’autonomie de l’Alberta que le Québec. Aucune. Ainsi, le Québec demeure un allié potentiel de choix pour l’Alberta, quoi qu’on en dise.

Pouvoir

Finalement, il faut souligner que, la politique étant d’abord une affaire de rapports de forces, les mouvements politiques détenant du pouvoir ne négocient vraiment qu’avec les autres mouvements politiques en détenant eux aussi.

En outre, si on voulait agrémenter le propos général de ce billet d’un zeste de méchanceté, on pourrait ajouter que nul n’a intérêt à négocier, encore moins à s’allier avec des perdants. Si les conservateurs albertains veulent être pris au sérieux, ils devraient donc cesser de parler et d’agir sous le coup de l’émotion, faire davantage preuve d’esprit stratégique et, avant de penser faire des gains à l’échelle canadienne et internationale, commencer par faire élire un gouvernement provincial conservateur en Alberta lors des prochaines élections.

Un mouvement aussi dominant que le mouvement conservateur en Alberta qui se voit incapable de faire élire un gouvernement provincial de sa couleur politique se condamne non seulement à l’impuissance, il se couvre de ridicule, tout simplement.