Le retour en force de l’énergie nucléaire

Publié le 17/01/2022 à 18h14 (heure de Montréal),

Dans le but d’inciter les investisseurs privés à financer des projets et activités économiques contribuant à lutter contre les changements climatiques, l’Union européenne dévoilait récemment un projet de labellisation verte destinée aux centrales nucléaires et thermiques alimentées au gaz naturel. Une proposition de texte aurait été envoyée aux États membres le 31 décembre dernier. Il n’en fallait pas plus pour que le débat sur l’énergie nucléaire reprenne de la vigueur.

À l’évidence, l’Europe est divisée sur la question. L’un de ses plus importants membres s’oppose à ce que l’on facilite le financement de projets liés aux centrales nucléaires, qu’il soit question de réfection de vieilles installations ou de construction de nouvelles centrales. En l’occurrence, il s’agit de l’Allemagne, première puissance économique européenne.

Origines de l’opposition allemande

Depuis l’accident de Fukushima au Japon en 2011, plusieurs pays européens ont suspendu la construction de nouvelles centrales nucléaires sur leur territoire : l’Autriche, le Danemark, la Grèce, l’Irlande et la Norvège. Or, l’opposition allemande va plus loin, puisque l’abandon progressif du nucléaire fait partie intégrante de l’Energiewende, sa politique de transition énergétique (instituée en 2010 et toujours en vigueur). L’abandon de l’énergie nucléaire fait consensus au plan politique en Allemagne et ne fait pas l’objet de remise en question. D’ailleurs, malgré la présente crise énergétique ayant cours en Europe – caractérisée par une hausse marquée des prix de l’énergie en raison d’une pénurie des approvisionnements –, l’Allemagne effectuait fin 2021, comme prévu, le retrait de trois de ses six réacteurs nucléaires encore en activité. Les trois réacteurs restants devraient être retirés fin 2022.

La transition énergétique allemande est souvent citée en contre-exemple par les universitaires, journalistes et cadres du secteur énergétique en raison de son inefficacité, à tout le moins à court terme, à réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) en territoire allemand. En effet, afin de compenser la fermeture de ses centrales nucléaires, l’Allemagne a dû recourir ces dernières années à davantage d’électricité produite à partir de charbon, la production et le stockage d’électricité renouvelable n’étant pas encore suffisants afin de répondre à la demande. À cela s’ajoutent des effets économiques indésirables, par exemple l’augmentation des tarifs d’électricité, et la perte de souveraineté nationale, notamment vis-à-vis la Russie; premier fournisseur de gaz naturel de l’Union européenne (19% de la consommation totale de l’UE).

Si certains journalistes stipulaient récemment à juste titre que les effets néfastes susmentionnés ne remettaient pas en question la réussite finale de la transition énergétique allemande à plus long terme, ils revêtent néanmoins des risques auxquels beaucoup d’autres pays européens ne veulent pas s’exposer.

Coalition pronucléaire

Sur la question nucléaire, l’Allemagne se retrouve en porte-à-faux avec beaucoup de pays européens, notamment la France, la Tchéquie et la Pologne. Dans le but de donner une seconde vie aux centrales au charbon devant prochainement fermer leurs portes en France, Emmanuel Macron promettait récemment, dans le cadre de sa campagne à la présidentielle 2022, de les transformer en centrales nucléaires, et ce, dans un horizon de dix années. Quant à elles, la Tchéquie et la Pologne produisent présentement la majorité de leur électricité à partir d’hydrocarbures solides; de lignite dans le cas de la Tchéquie et de charbon dans celui de la Pologne. Elles envisagent donc sérieusement l’énergie nucléaire comme option de choix pour effectuer une transition vers une économie à faible émission de carbone tout en limitant les risques économiques et géopolitiques.

Au cours de la dernière année, la Hongrie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie se sont également prononcées en faveur de l’énergie nucléaire. Finalement, bien qu’encore discrètes sur la question, la Belgique et la Suisse devraient en principe soutenir l’utilisation du nucléaire afin d’opérationnaliser une transition énergétique ordonnée. Toutes deux produisent d’ores et déjà la majorité de leur électricité à partir d’énergie nucléaire.

On y revient donc : doit-on faciliter le financement de centrales électriques à faible émissions de carbone fonctionnant à l’énergie nucléaire? À cette question, il existe, semble-t-il, autant de réponses qu’il y a de pays. Qu’elle est donc la perspective canadienne sur cette question?

Perspective canadienne

Au Canada, la production d’électricité à partir d’énergie nucléaire est réalité depuis le début des années 1960. C’est la Commission canadienne de sûreté nucléaire (CCSN) qui réglemente l’industrie. « Il existe six centrales produisant de l’énergie nucléaire au Canada ayant une capacité combinée de 14 071 mégawatts. La centrale nucléaire de Bruce est la plus importante centrale nucléaire en activité au monde. » Le tableau ci-bas présente l’emplacement et la capacité (en MW) des centrales nucléaires au Canada (source : Gouvernement du Canada).

Tableau 1 Centrales nucléaires au Canada, emplacement et capacité, en 2016

C’est en 2018 que les réflexions sur l’avenir du nucléaire au Canada reprennent à l’aune de développements technologiques récents. « En partenariat avec les provinces, territoires et services publics intéressés, Ressources naturelles Canada a convoqué une feuille de route pour questionner les intervenants sur le future [sic] des petits réacteurs modulaires (PRM) », une technologie prometteuse considérée comme un changement de paradigme en matière d’énergie nucléaire. Cent cinquante modèles sont présentement proposés à l’échelle internationale. « La plupart de ces concepts intègrent des caractéristiques innovatrices, y compris la sécurité passive (si le système n’est pas géré activement, il s’éteint automatiquement en toute sécurité), la sécurité intrinsèque (rendant les émissions nocives matériellement impossible), une conception facilitant la fabrication et assurant de nombreuses années de fonctionnement avec un seul plein de carburant. Certains concepts peuvent même réduire les quantités de déchets radioactifs des réacteurs existants en fermant le cycle de combustible, ce qui permet de traiter le combustible utilisé et de partiellement le réutiliser. »

Le comité directeur de la feuille de route invitait notamment les gouvernements, la fonction publique ainsi que l’industrie à appuyer des projets de démonstration, recommandation qui n’allait pas rester lettre morte. Un rapport rendu en mars 2021 et préparé par Ontario Power Generation (OPG), Bruce Power, Énergie NB et SaskPower pour les gouvernements de l’Ontario, du Nouveau-Brunswick et de la Saskatchewan, présente trois grands contextes d’application pour les PRM au Canada : i) la production d’électricité décarbonée en réseau, notamment au sein des provinces qui souhaitent se départir de sources émissives de production d’électricité (charbon et gaz naturel); ii) la production combinée de chaleur et d’électricité hors réseau au sein de l’industrie lourde, notamment l’industrie minière; et iii) la production combinée de chaleur et d’électricité hors réseau pour les collectivités éloignées, par exemple des réserves autochtones. Par suite de la parution du rapport, l’Alberta s’est jointe à l’accord entre l’Ontario, le Nouveau-Brunswick et la Saskatchewan afin de collaborer au déploiement des PRM partout au pays.

Démonstration et déploiement

L’Ontario et le Nouveau-Brunswick produisent déjà une quantité substantielle d’électricité de source nucléaire. Quant à elles, l’Alberta et la Saskatchewan produisent toujours la majorité de leur électricité à partir d’énergies fossiles. Ainsi, si l’Ontario et le Nouveau-Brunswick voient dans le déploiement des PRM une consolidation de leur position en faveur du nucléaire, l’Alberta et la Saskatchewan y voient non seulement une planche de salut potentielle afin de réduire les émissions de GES générées par leur production domestique d’électricité, mais également une solution pour satisfaire aux besoins des industries et communautés hors réseau. Concrètement, des projets de démonstration et de déploiement devraient voir le jour. Un premier est d’ailleurs déjà prévu à Darlington en Ontario où un PRM doit justement être construit d’ici 2028.

La position du nucléaire au Canada devrait donc se renforcer au cours des prochaines années au bénéfice des provinces susmentionnées et particulièrement de l’Ontario qui a toujours été à l’avant-garde de l’industrie nucléaire canadienne. C’est d’ailleurs en Ontario que s’est récemment mis en place une chaîne d’approvisionnement de composants clés pour les PRM. Des contrats d’une valeur de plus d’un milliard de dollars ont été signés pour approvisionner des projets en Pologne (tiens, tiens!).

Ainsi, le potentiel pour le Canada n’est pas que domestique, mais international. En outre, pour comprendre ce qui se passe ici, il faudra suivre attentivement le dossier nucléaire à l’échelle de l’Occident, sinon du monde.