Énergie Est ne revivra pas, voici pourquoi.

Publié le 18/04/2022 à 23h06 (heure de Montréal),

L’invasion de l’Ukraine par la Russie amorcée le 24 février dernier a relancé au Canada le débat sur les exportations du pétrole et du gaz naturel canadiens en Europe.

Prétextant le risque que représente la dépendance de l’Europe (et en particulier de l’Allemagne) envers le gaz russe, l’industrie canadienne des hydrocarbures et ses alliés ont martelés un même message au cours des dernières semaines : le Canada pourrait remplacer la Russie comme fournisseur de ressources pétrolières et gazières dont l’Europe a besoin. Cela bénéficierait à l’Europe qui, géopolitiquement, gagnerait en souveraineté face à la Russie qui, présentement, utilise les bénéfices de la vente de son gaz aux pays européens pour financer sa guerre contre l’Ukraine.

Sur le champ des principes, ce narratif a du sens. En pratique, il implique cependant de renouer avec un débat qui revient périodiquement dans l’espace public canadien, soit celui sur la construction des infrastructures nécessaires pour exporter les ressources pétrolières et gazières canadiennes à l’étranger.

Un vieux débat

L’accès aux marchés étrangers est l’un des deux principaux enjeux auxquels est confrontée l’industrie depuis un peu plus d’une décennie, l’autre étant évidemment l’enjeu climatique. « C’est [d’ailleurs] pour remédier à ce problème [d’exportation des ressources] qu’ont été promus depuis les années 2010 plusieurs projets d’oléoducs, notamment les projets Northern Gateway, Keystone XL, Énergie Est et Trans Mountain. Or, trois de ces quatre projets ont échoué à voir le jour, Trans Mountain demeurant le seul projet d’oléoduc encore actif. » Du côté du gaz naturel, quatre projets d’exportation de gaz naturel liquéfié (GNL) sont présentement promus en Colombie-Britannique. Le plus avancé est le projet LNG Canada, lui-même connecté au gazoduc Coastal GasLink, un projet ayant récemment fait l’objet d’une attaque criminelle ayant menacé la vie de plusieurs employés.

Les projets pipeliniers ont la vie dure au Canada, c’est le moins qu’on puisse dire. Observons néanmoins que les projets qui fonctionnent malgré l’adversité sont tous des projets qui n’impliquent que l’Alberta et la Colombie-Britannique. En outre, exporter les ressources pétrolières et gazières canadiennes vers l’ouest apparaît faisable, selon les circonstances. Par contre, cela n’est pas tellement d’intérêt si l’on souhaite exporter des ressources canadiennes vers l’Europe.

Tous à l’est!

Qu’en est-il donc des options d’exportation vers l’est? En bref, elles ont toutes échoué. D’abord, le projet d’oléoduc Énergie Est a été abandonné en 2017. Ensuite, en juillet 2021, le gouvernement du Québec rejetait le projet GNL Québec qui visait justement à exporter du GNL vers les marchés étrangers, notamment vers l’Europe. Finalement, même si l’entreprise Pieridae Energy réfléchit présentement à réactiver son projet Goldboro en Nouvelle-Écosse, rien n’a été confirmé jusqu’ici. Par ailleurs, non seulement il faudrait des années pour que le projet soit mis en œuvre s’il était autorisé, mais le gazoduc alimentant le terminal de liquéfaction traverserait assurément le Québec, faisant de ce dernier une partie prenante incontournable du projet. Voilà qui, en définitive, réduit considérablement les chances du projet de voir le jour.

Si vous croyez que des considérations de politiques internationales pourraient renverser la vapeur et permettre la construction de pipelines au Québec, détrompez-vous. Il est quand même question ici d’un peuple qui s’est opposé à la conscription lors des deux guerres mondiales (eh oui, même celle contre les nazis). Le gouvernement Legault a d’ailleurs signifié (sans surprise) que, malgré les récents événements en Ukraine, il ne reviendrait pas sur sa décision concernant le projet GNL Québec. « L’avis donné au sujet de GNL-Québec est définitif » réitérait en mars dernier le cabinet du ministre de l’Environnement.

Contexte québécois

J’ai fait mon mémoire de maîtrise sur le projet d’oléoduc Énergie Est. J’ai brièvement siégé sur le conseil d’administration d’une société d’exploration pétrolière et gazière possédant des concessions au Québec. Je connais mieux que bien des gens les enjeux clés auxquels ont été confrontés les promoteurs au Québec. Je vous le dis : dans les circonstances actuelles, aucun parti politique provincial ou fédéral ayant une forte députation au Québec ne serait confortable à l’idée d’autoriser un projet pipelinier traversant le territoire québécois. Cela a moins à voir avec l’opinion des Québécois vis-à-vis l’industrie des hydrocarbures (qui n’est pas si négative, contrairement à ce qu’on pourrait croire) qu’avec l’absence d’intérêt politique à défendre des projets qui ne peuvent pas être approuvés consensuellement, sans faire de vagues.

De manière générale, au Québec, un parti politique provincial ou fédéral qui refuse un projet industriel contesté par une minorité mobilisée ne perd pas de votes. À l’inverse, un parti qui approuve un projet contesté a de bonnes chances de perdre des votes, à tout le moins de voir sa crédibilité environnementale attaquée. À preuve : au Québec, le gouvernement libéral de Justin Trudeau est davantage critiqué publiquement que celui de la CAQ en matière environnementale. Pourquoi? Le gouvernement Trudeau a nationalisé un oléoduc et approuvé le projet pétrolier Bay du Nord alors que le gouvernement Legault n’a rien approuvé de tel, bien au contraire : il adoptait d’ailleurs le 12 avril dernier le projet de loi 21 mettant fin à toute exploration pétrolière et gazière sur le territoire québécois. Imaginez maintenant si M. Trudeau avait approuvé des projets traversant le Québec, à l’instar d’Énergie Est…

Stratégie

Le contexte social et politique distinct du Québec au sein du Canada s’explique en partie par une culture québécoise collectiviste en matière énergétique. Or, le Québec est également une société relativement riche, donc confortable, et averse au risque. Aucune formation politique souhaitant avoir du succès électoral au Québec n’a donc intérêt à démontrer un appétit trop grand vis-à-vis de projets perçus comme risqués.

Par ailleurs, si l’industrie pétrolière et gazière canadienne en est une d’envergure nationale, ses relations publiques, elles, ne l’ont jamais été. La présence médiatique au Québec des organisations chargées de défendre publiquement l’industrie est famélique, et ce, depuis toujours. Certains dirigeants de sociétés énergétiques devraient d’ailleurs se poser des questions en ce sens plutôt que de blâmer des Québécois qu’ils ne comprennent pas.

En définitive, les sociétés énergétiques canadiennes devraient stratégiquement miser sur des projets d’exportation des ressources d’hydrocarbures vers l’ouest plutôt que vers l’est. Ce serait un investissement de leur temps et de leur argent plus judicieux, malgré ce qu’affirment certains leaders d’opinion par les temps qui courent.