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Bitcoin et électricité : que fera le Québec?

Publié le 15/03/2021 à 23h18 (heure de Montréal),

Les bitcoins font débat depuis maintenant quelques années auprès des experts financiers et des investisseurs à savoir s’ils constituent une « vraie » monnaie ou encore s’ils représentent des actifs risqués, modérément intéressants ou essentiels à posséder dans son portefeuille d’investissements.

Jusqu’à tout récemment, dans le grand public, le doute avait de quoi demeurer la posture la plus répandue. Plusieurs dirigeants d’institutions financières et chroniqueurs économiques ont fait ces dernières années le tour de différentes émissions et conférences pour mettre en garde la population, les gens d’affaires et les professionnels de la sphère financière contre les risques que posent selon eux les bitcoins.

La fluctuation de leurs valeurs autour de l’année 2018 a en effet suscité de nombreuses discussions où les voix qui étaient favorables aux bitcoins se faisaient plus rares et devaient souvent – pour ne pas dire quasi systématiquement – partager des plateaux avec des gens opposés à leurs points de vue. Jamais les bitcoins n’ont donc pu se voir normaliser dans l’espace public au Québec, leur potentielle chute de valeur représentant dans la tête de bien des gens une sorte d’épée de Damoclès prête à tomber à tout instant.

Or, les annonces récentes d’investisseurs institutionnels comme BlackRock ou encore d’entreprises technologiques comme Tesla qui décident d’investir dans l’acquisition de bitcoins changent la donne. Elles représentent une marque de confiance sans précédent et confirment que les bitcoins sont désormais perçus par des organisations sérieuses comme des commodités, à l’instar de l’or, du pétrole et des métaux précieux.

En outre, force est de constater que les bitcoins feront partie du paysage économique et financier dans un avenir prévisible, malgré tout ce qu’on peut en penser.

Bitcoin et bitcoins

Il y a souvent confusion dans les termes lorsqu’il est question de Bitcoin et des bitcoins.

Bitcoin, avec un « B » majuscule, est un système de paiement, un peu comme PayPal si vous voulez, qui permet des échanges d’actifs entre personnes qui ne se connaissent pas et qui, sans lui, ne se feraient incidemment probablement pas confiance pour procéder à des transactions.

Pour sécuriser les transactions, Bitcoin met en concurrence des agents appelés «mineurs» qui, eux, développent des puissances de calculs algorithmiques permettant à des individus ou organisations de procéder à des transactions sécuritaires. Ces transactions sont qui plus est traçables, car archivées dans le système lui-même sous forme de chaînes de blocs. En d’autres termes, Bitcoin agit au même titre qu’une banque ou tout autre système de paiement qui doivent transmettre, vérifier et confirmer les paiements. La différence est qu’il agit de façon décentralisée par l’entremise d’un réseau point à point de nœuds et qu’il est combiné au mécanisme de preuve de travail (minage) des mineurs qui, eux, respectent les règles prévues par le protocole Bitcoin. À noter également que les transactions Bitcoin sont immunisées contre toutes formes de censure potentielle (politique, économique, etc.).

Pour récompenser lesdits mineurs, le système Bitcoin leur octroie une quantité prédéterminée de bitcoins, avec un « b » minuscule. C’est d’ailleurs l’unique façon dont les nouveaux bitcoins sont introduits dans le système : la politique monétaire de Bitcoin est fixe et entièrement prévisible. Celle-ci établissait depuis le départ la quantité maximale de bitcoins qui seront mis en circulation, soit 21 millions d’unités. 

La récompense versée aux mineurs pour chaque bloc miné suit une courbe dite déflationniste : elle diminue dans le temps. À chaque quatre années environ, la récompense diminue de moitié. «Début 2020, un peu moins de 90% des bitcoins totaux ont été générés, mais cela prendra un peu plus de cent ans pour produire les […] 10% restants.» Aujourd’hui, c’est 6,25 bitcoins que les mineurs reçoivent pour chaque bloc miné.

En résumé, la sécurité du réseau Bitcoin est donc maintenue par l’intersection de l’utilisation i) d’un protocole transparent qui dicte la politique monétaire; ii) d’un réseau décentralisé de nœuds point à point qui s’assure de la validité des règles du protocole; et finalement iii) d’un réseau d’agents valideurs qui utilisent la preuve de travail (minage) pour archiver immuablement les transactions Bitcoin dans la chaîne de blocs. La cryptographie informatique permet de vérifier à faible coût l’intégrité et l’unicité des blocs et transactions.

Valeur tangible

Je vous entends déjà vous poser la question : pourquoi les mineurs acceptent-ils d’être rémunérés par l’octroi d’une quantité de cryptomonnaies dont la valeur est volatile? Ou encore : pourquoi acceptent-ils, en contrepartie de leur travail, d’être payés dans une devise qui ne peut pas être utilisée dans la vie de tous les jours, en tout cas pas aussi facilement que le dollar canadien ou américain?

La raison est pourtant simple : bien que relativement volatile, la valeur des bitcoins est néanmoins tangible.

Comme toute monnaie, sa valeur repose, d’une part, sur la volonté d’autres personnes ou organisations de la posséder et, d’autre part, sur la possibilité de l’échanger contre d’autres actifs, des biens ou encore des services. Pourquoi acceptez-vous d’être rémunéré en dollars canadiens? Simplement parce que vous avez la conviction, même inconsciente, que vous pouvez échanger ces dollars canadiens contre ce que vous voulez. Autrement dit, vous croyez que vous n’aurez aucun problème à ce qu’on accepte vos dollars canadiens pour effectuer des paiements, quels qu’ils soient. Dans le cas contraire, vous seriez réticent à être payé de la sorte.

Il est vrai que les bitcoins ne s’échangent pas aussi facilement que toute autre monnaie. Par contre, il devient de plus en plus aisé de s’y exposer sur les marchés boursiers comme investisseur individuel ou organisationnel, à l’instar de n’importe quel titre boursier ou commodité.

Cette facilité d’accès couplée à son acceptation par de grandes entreprises et la volonté de nombreux investisseurs de se prémunir contre l’inflation ont récemment fait en sorte de propulser la valeur des bitcoins à des sommets inégalés.

En date du 13 mars 2021, un bitcoin valait 75 698,62$. En guise de comparaison, le 13 mars 2020, il en valait 7 149,48$. Ainsi, quelqu’un qui aurait acheté un bitcoin le 13 mars 2020 et l’aurait revendu un an plus tard aurait fait un rendement de plus de 1000% sur son investissement. Même l’immobilier de nos jours ne permet pas un tel gain en pourcentage.

Figure 1 Valeur d’un Bitcoin depuis cinq ans (source : Google)

Bitcoin et écoresponsabilité

Ah, mais certains vous diront que là où le bât blesse est sur le plan environnemental! «Si vous êtes en quête d’investissements écoresponsables, écartez le bitcoin de votre portefeuille!» statuait Mathieu Dion de Radio-Canada. Dans son article paru le 23 février 2021, on y apprenait que le Bitcoin représentait «une consommation annuelle de 121,56 térawattheures [TWh] dans le monde, selon un outil développé par le Cambridge Centre for Alternative Finance (CCAF).» 

En guise de comparaison, Hydro-Québec produit «un volume annuel maximal de référence de 165 TWh d’électricité patrimoniale». Cela veut dire que si tous les bitcoins étaient minés au Québec, cela représenterait environ 74% de la production d’électricité de nos barrages hydroélectriques. Ce serait énorme à une échelle nationale. Or, toutes proportions gardées, cela ne représente qu’une infime fraction de la consommation d’électricité dans le monde.

L’article de M. Dion s’attardait également sur l’entreprise canadienne Bitfarms. «Au Québec, la torontoise Bitfarms domine le secteur des cryptomonnaies avec cinq centres de serveurs (…). Elle siphonne 69 mégawatts d’électricité d’Hydro-Québec. C’est sans parler de la pollution sonore générée par le bruit des ventilateurs, qui a fait l’objet d’une amende de 10 000 $ en décembre à Sherbrooke.

Ceux qui s’en préoccupent trouveront consolation dans la source de l’énergie consommée, qui est renouvelable, et les revenus de 60 millions de dollars que le secteur a rapporté à la société d’État en 2020.»

En bref, selon M. Dion, les mineurs de bitcoins polluent et les investisseurs écoresponsables ne peuvent que trouver une «consolation» dans l’utilisation de l’énergie verte du Québec pour alimenter les usines de minage.

Le ridicule ne tue pas

Il est tout de même comique de présenter l’utilisation de l’hydroélectricité québécoise pour la production de bitcoins comme du siphonnage lorsque les capacités de production d’Hydro-Québec surpassent d’environ 32 TWh par année la demande en consommation d’électricité au Québec.

Cela est d’autant plus risible lorsque l’on s’attarde aux autres motifs d’utilisation de l’électricité. Certes, l’électricité nous sert à éclairer nos villes, chauffer nos maisons et faire fonctionner nos entreprises, mais elle sert aussi à alimenter de plus en plus de centres de données stockant nombre d’informations dont la pertinence peut être critiquée sous bien des angles.

C’est un fait que le tiers des données qui circulent sur internet ne sont pas des articles de Radio-Canada, mais bien du matériel pornographique. Cela est sans compter les nombreux courriels (pas toujours d’intérêt national) que nous envoyons chaque jour et qui s’accumulent sur les serveurs, les photos des Instababes, les vidéos de chats, les publicités dont on nous bombarde sur les médias sociaux et j’en passe. Cela est-il une saine utilisation de notre hydroélectricité nationale? On mettrait notre sceau fleur de lys sur la porno, des femmes en maillots de bain et des chatons, mais pas sur des centres de minage?

Me semble-t-il que cela a de quoi relativiser le jugement que l’on peut porter à l’égard des mineurs de bitcoins qui de surcroît, et contrairement à d’autres industries, ne demandent même pas de subventions pour investir ici des capitaux privés, créer des emplois, payer des taxes localement et utiliser nos surplus d’électricité renouvelable.

En définitive, on y revient : dans un avenir prévisible, les bitcoins feront partie du paysage économique et financier, peu importe ce qu’on peut en penser. Il en revient cependant à nous de choisir collectivement si nous préférons accueillir chez nous certains mineurs de bitcoins ou bien regarder les autres le faire à notre place.